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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 13:51

 Georges Luquet (1876-1965), membre du Grand Orient de France et Grand Chancelier d'Honneur de son Suprême Conseil, le Grand Collège des Rites, était un historien compétent. Il fut l'auteur d'un excellent livre, publié en 1963, La Franc-Maçonnerie et l'État en France au XVIIIè siècle. Il fut aussi l'un des premiers historiens maçons après Albert Lantoine (1869-1949), à rechercher dans les gazetins de l'époque, mais avec davantage de souci pour l'exactitude que son prédécesseur, des témoignages contemporains sur les débuts de la Franc-Maçonnerie en France et à Paris.

 Il découvrit dans la bibliothèque du Grand Collège des Rites, à une date indéterminée, un rituel manuscrit pour lequel il rédigea une présentation et dont il effectua une transcription dactylographiée. C'est ce rituel que nous présentons aujourd'hui à nos lecteurs. Il s'agit probablement du plus ancien rituel manuscrit français des trois grades de la Maçonnerie symbolique. Avant d'en montrer l'intérêt, tentons de le replacer dans un contexte plus général.

 PROGRÈS RÉCENTS DES HISTORIENS DE LA FRANC-MAÇONNERIE

 1. Les îles britanniques.

 Depuis un peu plus d'un siècle, nos Frères anglais ont fondé une Loge de Recherche, Quatuor Coronati No. 2076, dont les membres s'attachent à étudier l'histoire de la Franc-Maçonnerie en se basant principalement sur les documents. L'histoire des débuts de la Franc-Maçonnerie anglaise est désormais assez bien connue grâce à eux et à leurs publications qui comprennent non seulement des documents officiels - par exemple les premiers procès-verbaux de la première Grande Loge, de juin 1723 à septembre 1758 -, mais encore une grande partie des manuscrits maçonniques et des documents profanes touchant à la Franc-Maçonnerie anglaise de cette époque.

 Ainsi, dans un volume devenu classique, The Early Masonic Catechisms (1943), nos collègues Knoop, Jones et Hamer, ont scrupuleusement transcrit le texte de la vingtaine d'instructions maçonniques de langue anglaise, manuscrites ou imprimées, dont l'existence est connue pour la période 1696-1730.

 Le mot catechism s'explique par le fait que ces textes incluent une série de questions et de réponses qui constituent des instructions orales, fort semblables dans leur forme aux petits "Livres" que nos lecteurs connaissent. Le plus élaboré et le plus célèbre est Masonry Dissected (La Maçonnerie Disséquée) de Samuel Prichard, ouvrage publié le 20 octobre 1730 à Londres, qui connut jusqu'en 1787  de nombreuses réimpressions et traductions.

 Ceux qu'intéressent les problèmes que posent ces documents dont certains sont d'origine écossaise, se reporteront aux trente pages de l'introduction placée en tête de l'ouvrage de Knoop, Jones et Hamer, en tenant compte du fait que ses trois co-auteurs étaient anglais. Dans un livre récent (1988), David Stevenson, un non-maçon, lecteur à l'université de St. Andrews, a remis en question la prédominance de l'Angleterre sur l'Écosse, en ce qui concerne l'importance à accorder au contenu et à la signification historique de ceux de ces textes maçonniques qui sont antérieurs à 1723, prédominance qui n'avait guère été mise en question avant lui.

 2. La France.

 En ce qui concerne les débuts de la Franc-Maçonnerie française, soit la période qui recouvre les activités de la première Grande Loge de France et s'arrête lorsque le Grand Orient de France fut fondé en 1773, nos connaissances ont fait d'importants progrès depuis la publication du livre de Luquet en 1963.

 C'est en 1965 que fut publiée anonymement la transcription (effectuée par Daniel Ligou) du plus ancien registre parvenu jusqu'à nous des procès-verbaux d'une loge parisienne, la loge du bijoutier Coustos, qui se tenait “à la ville de tonnerre dans la rue des boucheries faubourg saint germain” à Paris. Ce registre commence le 18 décembre 1736 et se termine le 17 juillet 1737.

Autre auteur à avoir retrouvé et commenté avec pertinence de nombreux documents inédits de cette période, Pierre Chevallier, dont les deux premiers livres, Les Ducs sous l'Acacia (1964) et La Première Profanation du Temple Maçonnique (1968) sont infiniment plus détaillés à cet égard que sa remarquable Histoire de la Franc-Maçonnerie française (1974-1975).

Les livres et les articles de M. Alain Le Bihan, parus entre 1966 et 1981, ont fait progresser de manière considérable nos connaissances sur le 18ème siècle.

Grâce aux manuscrits découverts entre les deux guerres par le F... Sitwell dans les archives de l'Anglaise No. 204 de Bordeaux, documents transcrits et commentés par lui mais, à la suite de son décès en juin 1931, restés pratiquement inconnus en France jusqu'à ce que je retrouve originaux et transcriptions dans les années 1970-1990, un certain nombre de problèmes fondamentaux, portant notamment sur les débuts de l'Écossisme français, ont pu être éclaircis.

Enfin les événements parisiens de la décennie 1760-70 sont devenus compréhensibles depuis la découverte et la publication du Mémoire Justificatif (1773) de Brest de la Chaussée.

 Depuis une trentaine d'années, les historiens de la Maçonnerie française se sont surtout attachés à préciser les "événements" maçonniques des années 1725-1773, dont le déroulement était encore mal connu. Faute de documents, l'élément rituel a moins retenu leur attention.

 Si tant est qu'un rituel au sens moderne du mot - question que nous aborderons dans le paragraphe suivant - ait alors existé en France, on ne semble pas en avoir imprimé le texte comme on le fait de nos jours, et nous ne savons rien des cérémonies maçonniques françaises avant 1737.

 Par contre, au cours de la quinzaine d'années suivante, plusieurs brochures parurent en français, qui prétendaient dévoiler "le secret" des Francs-Maçons, la manière dont s'effectuait la "réception" des nouveaux membres de l'Ordre et les thèmes d'autres grades. Dans un volume paru en 1971, Harry Carr, alors Secrétaire et Rédacteur en chef de la revue anglaise Ars Quatuor Coronatorum, a réuni douze de ces textes, imprimés entre 1737 ou 1738 et 1751. Malheureusement pour les lecteurs de langue française, ces documents ne furent publiés qu'en traduction anglaise. Quelques-uns ont été reproduits en France ou en Suisse, ces dernières années, en fac-similé.

 Depuis que ces textes anglais et français ont été publiés, certains historiens ont fait remarquer qu'il était difficile d'apprécier le degré d'authenticité qu'on pouvait leur accorder, dans la mesure même où, si ces textes ne constituaient pas le fruit pur et simple de l'imagination de leurs auteurs respectifs, ils ne pouvaient alors avoir été écrits que par des Maçons qui n'auraient pas respecté le serment prêté lors de leur initiation.

 Toutefois, en ce qui concerne les catechisms de langue anglaise (les premières instructions imprimées en français n'ont pas d'ancêtre manuscrit connu), la comparaison entre certaines versions manuscrites antérieures à 1723, considérées comme vraisemblablement authentiques, et les versions imprimées après cette date, permet de constater que certains membres de ces deux familles de textes présentent entre eux davantage que de simples affinités et que par conséquent le témoignage qu'ils apportent ne peut être négligé.

 QU'EST-CE QU'UN RITUEL MAÇONNIQUE ?

 Tel que nous entendons ce mot aujourd'hui, un rituel maçonnique comprend les paroles prononcées et les actions effectuées par les membres d'une Loge au moment d'ouvrir et de fermer leurs travaux, et lorsque l'initiation ou un grade maçonnique est conféré.

 Aucun des catechisms manuscrits ou imprimés en langue anglaise, antérieurs à 1760, ne constitue un rituel au sens précédent. Lorsqu'ils reproduisent un dialogue, le but de celui-ci n'est que de vérifier la qualité maçonnique d'un interlocuteur auquel on demande de communiquer certains mots (pour les plus anciens de ces catechisms, "le Mot de Maçon"), de reproduire certains signes ou de décrire certains instants spécifiques vécus par lui au moment de son initiation.

 Les plus anciens textes français connus qui, à partir de 1738, prétendent décrire la cérémonie de "réception", utilisent pour ce faire le style narratif. Par exemple, le premier texte français de cette famille, Réception d'un Frey=Maçon, commence ainsi:

  Il faut d'abord être proposé à la Loge comme un bon Sujet, par un des Frères, sur sa réponse, l'on est admis à se présenter, le Récipiendaire est conduit par le Proposant, qui devient son Parain, dans une des Chambres de la Loge, où il n'y a pas de lumière, & où on lui demande s'il à la vocation d'être reçu, [...]

 Ce que nous appelons aujourd'hui rituel, existait-il déjà alors en France ou en Angleterre ? On peut se poser la question en relisant par exemple Le Secret des Francs-Maçons (1744).

 On croirait d'abord que fermer une Loge désignerait que la porte en doit être bien close ; c'est tout le contraire, lorsqu'on dit que la Loge est fermée, tout autre qu'un Franc-Maçon peut y entrer & être admis à boire et manger, & causer de nouvelles. Ouvrir une Loge en termes Francs-Maçons signifie qu'on peut parler ouvertement des Mystères de la Maçonnerie & de tout ce qui concerne l'Ordre, en un mot, penser tout haut sans appréhender d'être entendu d'aucun profane (c'est ainsi qu'ils appellent ceux qui ne sont point de la Confrérie.) Alors personne ne peut entrer, & s'il arrivait que quelqu'un s'y introduisît, on fermerait la Loge à l'instant, c'est-à-dire, qu'on garderait le silence sur les affaires de la Maçonnerie.

 Comme on ne trouve ici, et pas davantage dans d'autres textes sensiblement contemporains, aucune allusion à une ouverture rituelle en forme de dialogue, on peut se demander si, jusque dans les années 1740, les travaux d'une loge n'auraient pas simplement commencé au moment où le Maître prononçait des mots tels que "A l'ordre, mes Frères", vraisemblablement accompagnés de coups de maillet. Dans cette hypothèse, ce n'est qu'ensuite que l'ouverture formelle, telle que nous la connaissons aujourd'hui, aurait été progressivement élaborée en s'inspirant des très anciennes questions qui, originellement, ne servaient qu'à vérifier la qualité maçonnique d'un inconnu. Ces questions, accompagnées de leurs réponses-clefs, étaient entretemps devenues des "Instructions" dont certaines nous sont encore familières. Par exemple : “Etes-vous Franc-Maçon ? - Mes Frères me reconnaissent comme tel” ou bien : “Où se tient votre Maître ? - A l'Orient - Pourquoi ?” Etc.

 INTÉRÊT ET DESCRIPTION DU MANUSCRIT TRANSCRIT PAR LUQUET

 Le manuscrit transcrit par Luquet constitue à mon avis un document unique dont l'intérêt exceptionnel peut être résumé par les trois caractéristiques suivantes :

 Il reproduit le dialogue échangé au moment de l'ouverture et de la clôture de la Loge pour les trois grades, ainsi que certaines parties concernant l'initiation et les augmentations de salaire, ce qui en fait le plus ancien rituel (au sens moderne du mot) connu de langue française.

Les mots "sensibles" y sont tracés au moyen de l'un des chiffres maçonniques de l'époque et, fréquemment, ces mots ou d'autres ne sont indiqués qu'au moyen d'une lettre initiale, chiffrée ou non. Il semble que cette technique n'aurait guère été employée si le scripteur de ce texte avait été un Maçon parjure, ayant l'intention de le confier à un imprimeur pour se faire de l'argent

Enfin, on va le voir plus loin, la manière dont ce manuscrit a été composé semble indiquer qu'au cours de son élaboration des renvois lui ont été incorporés, "comme si" des ajouts y avaient été introduits au fur et à mesure que des modifications ou innovations rituelles parvenaient à la connaissance de son auteur.

 Laissons maintenant Luquet décrire lui-même ce manuscrit.

 Le manuscrit se compose de deux cahiers ou fascicules cousus ensemble, le premier de 20 feuilles doubles, le second de 10 feuilles doubles, soit au total 120 pages de 17 x 25 cm. La première page du premier cahier sert de couverture et porte le titre, entièrement écrit en hiéroglyphes :

  LE VRAI CATECHISME | DES FRERES | FRANCS-MAÇONS | REDIGE SUIVANT LE CODE | MYSTERIEUX ETAPPROUVE | DE TOUTES LES LOGES JUSTES ET REGULIERES

  Au-dessous est le dessin d'un niveau contenant dans son triangle, en hiéroglyphes, le mot MAÇO | NS. Tout au bas de la page est laissé blanc un champ correspondant à celui où sont inscrits, dans les titres des livres, les lieu et date de publication. Entre la couverture et la première page du texte sont brochées dans le cahier deux feuilles simples, soit 4 pages, non paginées, débutant par le titre : Idée du but de la Maçonnerie.

Viennent alors 32 pages numérotées de 1 à 32, débutant par le titre : Grade d'Apprenti | Ouverture de LOGE, et contenant les grades d'Apprenti (p.1-12), de Compagnon (p. 13-20) et de Maître (p. 21-32). Elles sont suivies de 6 pages, paginées, débutant par le titre : Histoire de la | MAÇONNERIE  | pendant que le | RECIPIENDAIRE | est dans le TOMBEAU. Le verso de la page 5, paginé par erreur 4, au lieu de 6, porte comme titre : Ordre ou Langage des | Banquets. Suivent 30 pages de Renvois, numérotées de 1 à 32, la pagination sautant par erreur de 6 à 9 (il ne peut s'agir d'une feuille enlevée après coup). Quelques-unes de ces pages sont restées blanches, partiellement ou même totalement. Viennent ensuite 4 pages non numérotées et restées blanches, sauf, en tête de la première, le titre : Renvoi historique. Puis 10 pages sans pagination, dont la première est intitulée : Préparation d'une LOGE | DE MAITRE, terminent le premier fascicule. L'avant-dernière de ces pages ne contient que 4 lignes d'écriture, et la dernière, au verso de la précédente, est entièrement blanche.

  Le second fascicule n'a, d'un bout à l'autre, aucune pagination. Il comprend d'abord 3 pages intitulées : Des nombres connus | chez les MAÇONS ; puis une page blanche ; puis une page intitulée : Extrait tiré de la Préface | du Livre de l'Exode [etc.] ; puis une page blanche ; puis 2 pages intitulées : Remarque historique | maçonnique ; puis 14 pages blanches ; puis une page intitulée Préface (c'est en fait un résumé de la préface du Sceau Rompu) ; puis 4 pages dont l'ensemble est intitulé : KHATAMPHAROUQ ou | le Sceau Rompu.

  Les 17 dernières pages sont blanches.

  Le manuscrit, y compris la notice: Idée du but de la Maçonnerie, intercalée entre le titre et la première page, est écrit en entier de la même main, sauf peut-être deux ou trois additions sans intérêt pour leur contenu, et dont la plus longue ne dépasse pas deux lignes, pour lesquelles une hésitation est permise. Le manuscrit ne porte aucune date ; nous ignorons par suite quand il a été écrit. On peut toutefois arriver, dans une certaine mesure, à établir entre ses différentes parties ce qu'on appelle en préhistoire une chronologie relative, c'est-à-dire ici l'ordre dans lequel elles ont été successivement écrites.  L'auteur [...] a certainement écrit en premier lieu les 32 premières pages du manuscrit, puis les pages qui forment la fin du premier fascicule, et dont la plus grande partie est constituée par les Renvois aux demandes et réponses de la première partie. Ces deux parties du premier fascicule correspondent à ce qu'un géologue appellerait deux couches ou étages, chronologiquement successifs.

  La troisième partie du manuscrit, à savoir le second fascicule, composé, à la différence du premier, de notices qui, tout en ayant un intérêt maçonnique, ne concernent pas le rituel proprement dit, peut fort bien avoir formé d'abord un cahier indépendant, et n'avoir été rattaché au premier que plus tard.

  Arrêtons ici un instant la citation extraite de l'Introduction écrite par Luquet et tentons d'établir avec lui la Table des Matières de ce manuscrit. Deux cahiers, nous dit-il, respectivement de 20 et 10 feuilles doubles, formant ensemble 120 pages de 17 x 25 cm. Le premier cahier comporte donc 80 pages et le second 40.

Premier Cahier, partiellement paginé :

1.         Page 1 = couverture du cahier portant le titre général : Le Vrai Catéchisme...,

2.         4 pages brochées supplémentaires : Idée du but de la Maçonnerie,

3.         32 pages comportant les rituels des trois grades,

4.         6 pages (avec une erreur de pagination) : 1ere Histoire de la Maîtrise... & Ordre ou Langage des Banquets,

5.         30 pages de renvois, comportant également une erreur de pagination,

6.         4 pages blanches, avec le titre : Renvoi historique,

7.         10 pages : Préparation d'une LOGE DE MAÎTRE.

 En additionnant le nombre de pages indiqué par Luquet, on arrive à 82 pages (avec les 4 pages brochées supplémentaires, à 86 pages), en contradiction avec l'indication que ce premier cahier comporte 80 pages.

 Second Cahier non paginé :

1.         3 pages : Des nombres connus chez les MAÇONS,

2.         1 page blanche,

3.         1 page : Extrait tiré de la Préface du Livre de l'Exode,

4.         1 page blanche,

5.         2 pages : Remarque historique maçonnique,

6.         14 pages blanches,

7.         1 page : Préface,

8.         4 pages : KHATAMPHAROUQ ou le Sceau Rompu,

9.         17 pages blanches.

 Nous arrivons au total de 44 pages, également en contradiction avec l'indication de Luquet selon laquelle ce second cahier comprend 40 pages.

 Un autre point doit être maintenant abordé. Comme l'indique Luquet, une partie du premier cahier inclut trente pages de renvois. Voici ce que Luquet écrivait à leur sujet.

 La deuxième partie du manuscrit, composée essentiellement de renvois complémentaires aux Instructions de la première partie, a certainement été écrite après elle. Pour son contenu, elle ne présente aucun ordre systématique ; il n'existe aucune concordance entre l'ordre de succession des renvois et l'ordre des pages correspondantes de la première partie. Par exemple, pour nous en tenir aux deux premiers renvois, le premier concerne le grade de Maître et le second le grade d'Apprenti. On ne peut même pas conclure de l'ordre de succession des renvois dans le manuscrit à l'ordre chronologique dans lequel ils ont été écrits.

  D'après divers indices concordants, j'inclinerais à croire que l'auteur, après avoir écrit la première partie, avait commencé par numéroter dans son cahier un nombre de pages blanches égal au nombre (32) des pages de la première partie, avec l'intention de porter sur chacune d'elles les renvois de la page correspondante du texte primitif.

  Mais cette méthode par trop mathématique s'est, à l'usage, révélée impraticable, d'autant plus que par la suite de la bévue commise dans la pagination, qui saute de 6 à 9, il n'y avait dans les pages des renvois aucune page pour les renvois des pages 7 et 8 du texte primitif. Certaines pages des renvois n'ont pas été assez longues pour contenir tous les renvois de la page correspondante de la première partie ; l'auteur a été obligé d'inscrire ces renvois sur une autre page des renvois où il restait de la place ou même qui était totalement blanche.

  L'ordre de succession des renvois sur les pages de renvois ne permet donc aucune conclusion sur l'ordre chronologique dans lequel il y ont été inscrits. Mais on peut distinguer dans ces renvois deux époques successives, grâce à un autre indice matériel, à savoir selon qu'ils font ou non usage des trois point disposés en triangle (\) comme signe d'abréviation. [...]

  Luquet continue en tirant des conclusions sur la date de composition des renvois comprenant le signe \ car, écrit-il,

 Dans les textes datés connus de moi, ce signe est employé pour la première fois en 1766, et, au moins jusqu'en 1774, dans une mesure très restreinte, pour les termes maçonniques les plus usuels.

 Or des lettres autographes d'Estienne Morin, datées de 1757, que j'ai retrouvées récemment, montrent au contraire un usage relativement fréquent du signe\, ce qui avance d'une dizaine d'années la datation approximative que Luquet pensait pouvoir attribuer aux renvois qui en font usage.

 Indication importante de Luquet : “Les \ ne se rencontrent pas une seule fois dans la première partie du manuscrit”. Il en tire la conclusion suivante :

 Il semble légitime de distinguer dans le premier fascicule du manuscrit trois couches ou périodes successives : d'abord la première partie, datant de 1745 au plus tard ; ensuite les renvois hiéroglyphés sans \, compris approximativement entre 1745 et 1766 ; enfin les renvois avec \, postérieurs à cette dernière date."

 Pourquoi Luquet attribue-t-il à la première partie du manuscrit la date de “1745 au plus tard” ? Voici sa réponse:

 Cette première partie [celle qui comprend les rituels des trois premiers grades] bien que plus complète, même sans tenir compte des additions des renvois postérieurs, que toutes les divulgations imprimées mises ensemble, présente une ressemblance étroite et souvent textuelle avec le Sceau rompu (1745). [...] la similitude des demandes et réponses des Instructions dans le Sceau rompu et dans notre manuscrit donne à penser qu'elles ont été copiées les unes et les autres sur des cahiers de rédaction semblable. Il paraît en conséquence légitime de conclure que la première partie de notre manuscrit a été copiée sur des cahiers de grades qui existaient en 1745 et par suite représente le rituel pratiqué au plus tard à cette date. [...]

 Il m'apparaît que d'autres hypothèses auraient pu également être envisagées par Luquet : l'auteur du manuscrit pourrait être le même que celui du Sceau rompu (le présent manuscrit aurait constitué son “brouillon”), il pourrait avoir recopié son manuscrit sur le Sceau rompu. Cependant le chiffre utilisé dans le présent manuscrit ne semble pas plaider en leur faveur. Nous reviendrons sur la question de la chronologie relative des textes et des éditions des différentes brochures publiées en France à partir de 1738 dans le prochain numéro de Masonica.

 Laissons à nouveau la parole à Georges Luquet.

 A mon avis, quand on publie un texte, ce n'est point le trahir, mais le servir, que d'en faciliter la lecture à ses lecteurs éventuels. Aussi ai-je substitué sans scrupule l'orthographe et la ponctuation actuellement en usage à celles du manuscrit, qui y sont d'ailleurs assez flottantes, les articulations du discours étant indiquées par des ponctuations variées, et un même mot recevant, à diverses reprises, des orthographes différentes. En particulier, j'ai à l'occasion ajouté des points d'interrogation.

  Le manuscrit utilise indifféremment pour les initiales les majuscules et les minuscules, rendues tantôt par une même forme de lettre, tantôt par des formes différentes. J'ai suivi l'usage actuel, mettant en majuscule l'initale des noms propres et celle des mots qui commencent une phrase. Dans les autres cas, j'ai employé indifféremment, comme le manuscrit, des majuscules ou des minuscules.Toutefois, pour le mot ordre, j'ai mis régulièrement une majuscule lorsqu'il signifie l'Ordre maçonnique, une minuscule lorsqu'il est employé soit dans quelqu'un de ses sens profanes, soit dans l'expression être ou se mettre à l'ordre. Je me suis cru également non seulement autorisé, mais même obligé, à corriger certains lapsus évidents. [...]

 La transcription matérielle [...] soulevait deux difficultés, relatives l'une aux hiéroglyphes de l'alphabet secret des Maçons, l'autre aux abréviations. J'ai [...] substitué aux hiéroglyphes les lettres ordinaires correspondantes, majuscules pour les hiéroglyphes écrits sur la ligne, minuscules pour les hiéroglyphes écrits au-dessus de la ligne et généralement plus petits, correspondant à des lettres finales de mots abrégés. Ces lettres correspondant à des hiéroglyphes ont été composées en italique, pour les distinguer de celles qui dans le manuscrit étaient en lettres ordinaires. En particulier, on peut distinguer ainsi dans un même mot les lettres qui dans l'original sont écrites en clair et celles qui sont rendues par des hiéroglyphes.

  Les mots, qu'ils soient écrits en clair ou en chiffre, sont fréquemment abrégés, spécialement dans la première partie du manuscrit. Pour ces abréviations, l'auteur a employé des procédés variés. Dans des cas relativement rares et exclusivement pour des mots écrits en lettres ordinaires, il supprime un plus ou moins grand nombre de lettres internes du mot et écrit les lettres conservées comme dans un mot complet (par exemple : prpaux ou ppaux pour principaux).

  Le plus souvent, la première ou les premières lettres sont écrites sur la ligne, comme dans des mots non abrégés, et la ou les finales sont écrites en l'air, autrement dit au-dessus de la ligne. Parfois, ces lettres finales sont remplacées par un signe qui ne correspond pas à une lettre déterminée, mais indique simplement une abréviation quelconque. Dans d'autres cas, les lettres initiales sont seules écrites, sans finales en l'air. Que les finales soient rendues ou non, le mot abrégé est suivi soit d'un point, soit d'un nombre variable de points de suspension disposés horizontalement. Le point unique et les points de suspension se rencontrent également après des mots écrits en entier, mais en hiéroglyphes.

  J'ai transcrit fidèlement les lettres du manuscrit, tant dans leur nature que dans leur position sur la ligne ou en l'air, sous la seule réserve que lorsque les lettres finales étaient rendues par un signe indéterminé, je lui ai substitué la lettre précise convenable. Mais il m'a semblé opportun d'apporter à l'usage des points un peu plus de simplicité et de cohérence. J'ai distingué d'une part les mots complets, en entendant par là les mots dont les finales sont écrites aussi bien que les initiales, même s'il manque les lettres intermédiaires, d'autre part les mots incomplets, privés de leurs dernières lettres. J'ai fait suivre d'un point unique les mots incomplets, et n'en ai mis aucun après les mots complets.

  Sous ces diverses réserves, ma transcription, sans être servile, est rigoureusement fidèle.

 Résumons les modifications de Luquet :

 Il a modernisé l'orthographe, la ponctuation et l'emploi de lettres majuscules ou minuscules du manuscrit, et a choisi de les rendre cohérents.

Il a corrigé des “lapsus évidents”.

Il a “substitué aux hiéroglyphes les lettres ordinaires correspondantes...”. Dans sa transcription dactylographiée, Luquet a souligné ces lettres afin d'indiquer à un éventuel imprimeur qu'elles devraient être composées en italique.

Il a “substitué la lettre précise convenable” au signe (qu'il n'indique pas) qui, dans le manuscrit, était utilisé comme signe terminal des mots abrégés, et modifié le nombre de points utilisés à la suite de ces mots abrégés.

Il a distingué entre des renvois de première et de seconde périodes, en fonction de la présence ou de l'absence du signe \ qui, d'après ce qu'il écrit, se trouve dans les seconds et non dans les premiers.

DESCRIPTION DE LA PRÉSENTE TRANSCRIPTION

Luquet pensait bien faire et faciliter la tâche du lecteur en introduisant les modifications énumérées par lui. Aujourd'hui, grâce aux techniques modernes et à une conception différente de ce qui doit caractériser une transcription “rigoureusement fidèle”, notre travail serait différent : il nous paraîtrait normal de reproduire le manuscrit original en fac-similé et de présenter en regard de chacune de ses pages une transcription qui en rendrait la lecture aisée, tout en permettant, là où il y aurait difficulté de lecture ou équivoque possible, l'examen et le contrôle du texte original.

 Mais la transcription effectuée par Luquet ne permettant pas de reconstituer le manuscrit original aujourd'hui disparu, j'ai scrupuleusement recopié son texte dactylographié (même là où j'ai des raisons de penser que sa transcription est inexacte) à l'exception suivante: dans certains cas, Luquet avait noté à la main, en marge de sa transcription, que tel mot - chiffré ou non - lui semblait erroné et qu'il avait jugé bon de le rectifier. J'ai alors toujours rétabli le texte original, tel que Luquet l'indiquait.

 Luquet avait transcrit en lettres majuscules soulignées les lettres initiales et les mots qui dans le manuscrit original étaient tracés en hiéroglyphes. Je les ai transcrits en majuscules italiques en respectant sa disposition typographique lorsque certaines lettres étaient placées au-dessus de la ligne.

 Afin de faciliter les références à des passages spécifiques du texte, j'ai ajouté [entre crochets carrés] une numérotation aux 125 questions et réponses que comprend le manuscrit primitif du grade d'Apprenti.

 Mais - à la différence de Luquet - j'ai choisi de ne pas insérer dans le texte de ce qui constitue la première partie du premier cahier du manuscrit original, les ajouts des renvois que Luquet dit se trouver dans sa seconde partie. En effet, la distinction faite par Luquet entre renvois de première ou de seconde période, en fonction de la présence ou de l'absence du signe \, est contredite par la transcription même de Luquet : on voit aussi bien les nombreux renvois qu'il indique être de seconde période, ne comporter aucun signe \, alors que le seul renvoi à comporter ce signe à trois reprises (le premier "Discours pour une Réception d'Apprenti" [39+]), est indiqué par Luquet lui-même comme un renvoi de première période.

 Mon choix ne facilitera peut-être pas la lecture de ces renvois. En contrepartie il me semble avoir l'avantage inappréciable de permettre la lecture d'un trait de ce qui était - j'en suis presque convaincu - l'état primitif d'un rituel authentique de langue française, à une époque que nous allons maintenant brièvement tenter de préciser.

QUELLE DATE ATTRIBUER À CE RITUEL?

 Un élément donne à ce sujet une indication précieuse : on verra dans ce rituel (D et R 26-27) qu'il est fait mention d' “un mot de passe en qualité d'Apprenti”, et qu'une allusion à ce mot se retrouve à la clôture des travaux (D et R 120-121).

 Les mots de passe maçonniques ont fait l'objet d'une étude intéressante par le Brigadier A.C.F. Jackson, il y a une vingtaine d'années (AQC 87, 1974, pp. 106-131). Il y rappelle que c'est dans L'Ordre des Francs-Maçons Trahi (1745) qu'on trouve (p. 99) la première mention imprimée connue d'un Mot de passe pour chacun des trois grades, et qu'elle y est accompagnée du commentaire suivant :

 Ces trois Mots de passe ne sont guères en usage qu'en France, & à Francfort sur le Mein. Ce sont des espèces de Mots du guet, qu'on a introduits pour s'assurer d'autant mieux des Frères que l'on ne connait point.

 Le Brigadier Jackson avait donc demandé au Frère (Prof. Dr.) Karl Demeter qui, en 1967, avait publié une histoire de la très ancienne Loge L'Union (Die Frankfurter Loge zur Einigkeit 1742-1966) de Francfort sur le Main, des renseignements à ce sujet. Dans sa réponse reproduite dans l'article d'AQC, p. 108, le Frère Demeter indiquait qu'il lui avait été impossible de trouver des informations concernant les mots de passe dans les archives de sa Loge, qui avaient appartenu à l'historien Kloss avant d'être aujourd'hui préservées dans la bibliothèque du Grand Orient des Pays-Bas.

 Pourtant Kloss avait publié en 1842 un livre intitulé Annalen der Loge zur Einigkeit..., réimprimé en fac-similé en 1972, dans lequel on trouve des renseignements du plus haut intérêt concernant l'époque et les circonstances dans lesquelles les mots de passe apparaissent en Maçonnerie. Le 30 janvier 1745, l'Union de Francfort recevait une lettre de la Loge Aux Trois Globes de Berlin, datée du 19 janvier précédent, dans laquelle des "mesures de précaution" étaient proposées par les Frères berlinois. Elles consistaient en "des signes et des mots maçonniques supplémentaires" qui furent immédiatement adoptés par les Frères de Francfort, qui décidèrent de suggérer leur adoption aux Loges avec lesquelles ils étaient eux-mêmes en correspondance (Annalen, pp. 14 & 15).

 Ces indications confirment celles du Trahi, et notre rituel date, à mon avis,de 1745 au plus tôt (Luquet écrivait “au plus tard”), année au début de laquelle la correspondance entre Berlin et Francfort signale l'invention des mots de passe, et au cours de laquelle non seulement le Trahi, mais encore une autre brochure non moins intéressante, Le Sceau Rompu, furent publiées. On se rappellera que dans sa présentation du manuscrit, Luquet signalait “une ressemblance étroite et souvent textuelle” avec cette seconde brochure.

lire le rituel de LUQUET : link

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