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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 00:33

Le Frère Charles-Joseph, prince de Ligne.  

Charles-de-Ligne.jpg

I. L’Européen.

Né à Bruxelles le 23 mai 1735, au cœur des Pays-Bas méridionaux autrichiens, mort à Vienne le 13 décembre 1814, au moment où, Napoléon étant battu, le Congrès de Vienne remodelait l’Europe en y incluant une création de toutes pièces : la Belgique.

Le prince Charles-Joseph, que l’on ne confondra pas avec son fils le prince Charles, demeura toute sa vie fidèle aux Habsbourg, dynastie à laquelle le liait un serment d’allégeance qu’il ne songea jamais à rompre.

Cet homme, le plus grand écrivain de nos régions avant l’indépendance de 1830, avait connu une existence comblée, heureuse, extrêmement active et cosmopolite au cours de laquelle, durant 40 années, il alterna les voyages, les guerres, la fréquentation des cours, l’amour des femmes et des jardins.

Il fut l’ami des souverains de l’époque : l’impératrice Marie-Thérèse, la reine Marie-Antoinette, l’empereur Joseph II, le roi Frédéric II, l’impératrice Catherine II…Allié à de nombreuses familles illustres, il fut cousin à divers degrés de l’empereur du Saint-Empire, des rois de France, de Prusse, d’Espagne et de Pologne. Il fut couvert de titres dans les Pays-Bas, grand d’Espagne, prince du Saint-Empire. Il a commandé des soldats wallons, croates, hongrois et allemands. Ce qui ne l’empêcha pas de porter le tablier d’Apprenti Maçon.

Chassé de son cher Beloeil en 1794, par les troupes de la Révolution française, et réfugié à Vienne dans une petite maison, il ressentira jusqu’à la mort la nostalgie de son pays hennuyer. Quasi ruiné, subsistant tant bien que mal, cet exilé accepta les coups du sort avec philosophie et résignation, conservant, malgré les deux épreuves épouvantables qu’il connut dans sa vie, un certain sourire…

II. L’Ecrivain.

C’est à Vienne qu’il confia à l’édition tout ce qui coula de sa plume, et ce fut abondant. Citons essentiellement ses Mélanges littéraires, militaires et sentimentaires, dont les 34 volumes furent achevés en 1811. Ces mélanges ne comprennent pas sa volumineuse correspondance, chef d’œuvre de l’art épistolaire, ni les Fragments de l’histoire de ma vie, où il se raconte et raconte son époque sur le ton de la conversation.

Madame de Staël publia en 1809 un choix de textes du prince, en un volume intitulé Lettres et pensées du maréchal prince de Ligne. Albert Lacroix, le célèbre éditeur maçon qui fut d’une inlassable activité sous le règne de Léopold 1er, publia un ensemble plus complet en quatre volumes. Constituée en 1914, la Société des Amis du prince de Ligne a édité un périodique Les Annales Prince de Ligne (1920-1938), qui a repris vie en 1986 sous le titre Nouvelles Annales Prince de Ligne. Les écrits littéraires et moraux du prince sont actuellement réédités par la Librairie Champion, dont notamment les Contes immoraux. La totalité des Mélanges devrait sortir bientôt sur CD-Rom.

III. Le Franc-Maçon.

Les activités maçonniques du prince de Ligne ne sont pas sans évoquer, mutatis mutandis, celles de son contemporain le chevalier de Seingalt, mieux connu sous le nom de Casanova, qui délaissa un instant l’érotisme pour l’ésotérisme, en écrivant l’un des textes les plus intelligents de son siècle sur la pratique maçonnique.

Sous des dehors désinvoltes et volontiers sarcastiques, parfois narquois envers certains aspects de l’Ordre, le franc-maçon convaincu que fut le prince Charles–Joseph de Ligne, nous a laissé certains textes montrant le sérieux qu’il accordait à une démarche pas toujours bien comprise par « les gens du monde », notamment par les maçons éphémères entourant Marie-Antoinette ou le prince de Bourbon-Condé.

Charles-Joseph fut initié à « La Bienfaisante », à l’Orient de Gand, peut-être en 1765, mais de toute façon avant 1771. Il avait donc entre 30 et 36 ans. A Bruxelles, il s’affilia à « L’Heureuse Rencontre », loge très snob où la noblesse du rang le plus haut était en écrasante majorité. En 1777, on relève son nom sur le tableau des frères de la loge, suivi de la mention : « colonel propriétaire, chevalier de la Toison d’Or ». A Paris, notre voyageur perpétuel fréquenta la loge « La Persévérance », et participa aux activités de la loge « Saint-Jean de Chartres » à Monceau. A Versailles, sous les yeux de Marie-Antoinette, il assista aux tenues de la loge « Saint-Jean de Montmorency-Luxembourg ».

Quant à ses officiers du régiment de Ligne, ils constituèrent la loge tournaisienne « La Ligne Equitable », qui se réunissait à l’Orient de Mons. Il est à peu près certain que cette loge fut fondée en tant que loge militaire ; ils étaient presque tous membres de la loge « Les Frères Réunis » à l’Orient de Tournai. Ils se donnèrent pour Vénérable Maître le fils aîné du prince Charles-Joseph, le major Charles de Ligne, qui tenait loge en son hôtel particulier de la rue de la Grosse Pomme.

Dans son ouvrage Fragments de l’histoire de ma vie, Ligne se livra à quelques anecdotes plaisantes et souvent très critiques à l’égard de la Maçonnerie du temps ; Ligne se moqua en particulier des épreuves qui, il est vrai, étaient encore très physiques à l’époque. Mais il n’épargna pas un certain ridicule qui était attaché à l’exercice de quelques hauts grades : « On m’accordait les honneurs de Maître Ecossais dans les provinces qui dépendaient de moi. On ne pouvait croire que je ne fusse qu’un apprenti, et même compagnon…Je faisais faire des confessions générales ; je faisais croire qu’il se passait des horreurs, dont on nous a soupçonnés ».

Le prince de Ligne voyait certes en la Maçonnerie du XVIIIe siècle une société d’agrément ; mais il y voyait aussi une institution à fondement moral dont ce philosophe appréciait les préceptes, reposant essentiellement sur des qualités auxquelles il était attaché et qu’il professait en tout : probité, loyauté, fidélité, bienfaisance, tolérance, cosmopolitisme.

Il écrivit à ce sujet des lignes qui ne laissent aucun doute, et dont la plus belle est peut-être celle-ci, que j’apprécie particulièrement chez cet homme de haut rang qui pratiquait l’humilité avec naturel : « J’ai fait attendre des empereurs, mais jamais un soldat ».

Son texte intitulé « Testament maçonnique » de 1796, deux ans à peine après sa ruine presque totale, est un résumé assez représentatif de ce que fut un maçon pratiquant la maçonnerie d’esprit français, catholique, voltairien, sceptique, tolérant, pragmatique, poli et mesuré : « Je ne sais trop comment les francs-maçons sont à présent dans le monde. Ils ont eu bien du haut et bien du bas… En attendant, quand la franc-maçonnerie est de bonne compagnie, ce qui est rare malheureusement, tout concourt de l’émulation, des connaissances, de l’agrément et de l’excellente plaisanterie. La Maçonnerie exige de l’éloquence, de la mémoire, de la présence d’esprit, de la bravoure de corps et d’esprit, de la douceur, de la patience, de la modération, de la sobriété, de la prudence, de la charité, de la générosité, l’amour du prochain, de l’imagination, de la voix, de la complaisance, de la gaieté. »

Ligne parla bien de la Maçonnerie. Ce qui vaut mieux encore, c’est qu’il incarna ces qualités idéales, et que sa vie fut moralement exemplaire. De la profondeur sans perdre ni l’élégance ni la légèreté. Et ceci au coeur même du siècle du scepticisme et de l’amoralisme, le fait mérite d’être signalé !

IV. Le philosophe des Lumières.

Cet homme pratiqua les vertus de son temps ; il fut probe, il fut libre, il fut sceptique, il fut voltairien. Il écrivit : « Je ne veux pas qu’on me dise que, si l’on ne croyait pas à l’immortalité de l’âme, on commettrait tous les crimes les plus horribles ; il me semble, moi, que la vertu a sa récompense dans ce monde-ci. Le sentiment intérieur est un enfer si, en rentrant en soi-même, on se trouve un crime ».

Plus important encore, il écrivit ce qui suit à Rousseau : « Comme vous, je n’aime ni les trônes ni les dominations : vous ne régnerez sur personne, mais personne ne régnera sur vous ».

Au point de vue religieux, ses vues ne furent pas moins originales. Il écarta bien entendu l’irréligion et l’athéisme et pensa « qu’il faut de la religion ». « Il y a des preuves pour ceux qui les trouvent ; de la foi pour ceux qui ne les trouvent pas, des consolations pour les uns et pour les autres ».

Quant à l’immortalité de l’âme, il y adhéra mais, une fois encore, pour de bonnes raisons d’une étonnante logique : « Ce qui seul suffit pour faire croire à l’immortalité de l’âme, c’est l’injustice du sort. Comment cet Etre admirable qui a fait de si belles choses pourrait-il être si habile, si universel, si grand, sans être juste ? Et comment le serait-il, si tant de braves gens malades, estropiés, n’ont pas quelque autre état à espérer ? ».

Le prince adhéra au catholicisme par tradition et par raison, certes, mais il le voulut intelligent, souriant, ouvert, indulgent, tolérant, voire impertinent. Cet aimable voltairien pouvait se muer à l’occasion en parfait disciple de Joseph II : « Lorsque la mesure des moines sera à son comble, que le danger des uns, l’inutilité des autres auront été bien reconnus, en détruisant les cloîtres, on détruira du même coup les préjugés en théologie ».

Les voyages incessants de Ligne ont incarné l’idéal cosmopolite des maçons du XVIIIe siècle. Ce qu’il écrit évoque irrésistiblement les utopies du chevalier Ramsay, en des termes curieusement similaires : « être de toutes les nations, de toutes les langues, de toute parenté, de tout dialecte ». Ce qui le différencie de toutes les grandes familles non régnantes du XVIIIe siècle, c’est son européanisme. Militaire, écrivain, diplomate, polyglotte, Français en Autriche, Autrichien en France, se revendiquant de six patries différentes, il n’appartenait en fait qu’à la République des Lettres, véritable puissance européenne avec deux siècles d’avance.

Aux trois Europe auxquelles il se rattachait – l’Europe des cours et des dynasties, l’Europe des services et l’Europe des Lumières -- vint s’ajouter, à partir de la terrible année 1794, l’Europe de la Contre-Révolution. Il y adhéra, comme tous les humanistes européens, adversaires de la terreur révolutionnaire, et ensuite du despotisme impérial.

Un aspect peu connu de cet humanisme que professa le prince fut son attitude tolérante et pragmatique envers le sort des Juifs. Elle est d’autant plus méritoire que ni la société civile, ni la société religieuse, ni la société maçonnique ne partageaient ses vues.

L’antisémitisme des loges de l’époque est attesté en de multiples occasions. Larudan déjà, en 1747, trouva absurde que des loges d’Amsterdam initiassent des juifs. La loge de Berne, en 1744, affirma détenir des motifs qui la forcèrent à exclure les Juifs. La loge de Liège (1774) ferma ses portes à « cette nation infâme » réprouvée de Dieu et des Chrétiens. Et Willermoz lui-même, tout bon chrétien rectifié qu’il fût, traita les Juifs de « nation sacrilège qui combla la mesure de ses iniquités en abjurant le Réparateur universel »…

Dans ce contexte dont les idées furent largement partagées par les « bien-pensants », Charles de Ligne écrivit calmement, en prenant de très nettes distances : « Je conçois très bien l’origine de l’horreur qu’inspirent les Juifs ; mais il est grand temps que cela finisse. Une colère de 1800 ans me paraît avoir duré longtemps assez ». Et il ajouta assez prophétiquement : « Il faut sortir de ce cercle vicieux. Qu’on leur accorde donc un statut civique ; ils ont de grandes vertus ; jamais ivres, toujours obéissants, sujets fidèles au souverain au milieu des révoltes comme ils sont fidèles à leur religion. Ou bien, autre solution, qu’on leur offre la possibilité de reconstituer une patrie en Palestine ».

Un Chapitre belge de Chevaliers Rose-Croix du Rite Moderne Français se devait d’honorer la mémoire d’un grand Belge, d’un grand écrivain, d’un grand voyageur, d’un grand humaniste, d’un grand Européen, d’un grand Maçon qui ne connut que la maçonnerie d’esprit français. Je suis certain que toutes les Sœurs et tous les Frères Fondateurs du chapitre mixte Le Prince de Ligne en la Vallée de Bruxelles partagent mon sentiment.

Un dernier détail : le devise de la famille de Ligne est : « Quo rescumque cadunt, stat semper Linea recta ». Ce qui signifie : « lorsque tout s’effondre, Ligne reste toujours droite ».

Notre Chapitre a adopté la devise : « Semper Linea Recta : Ligne toujours droite ». Fidèles inébranlablement à notre projet depuis 1984, sans doute avons-nous mérité d’hériter la moitié de cette belle devise…

Semper Linea Recta

Jean VAN WIN

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