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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 15:42

A propos des couleurs, du noir et du blanc

Jean van Win,

TS et PM du chapitre libre Le Prince de Ligne

On pourrait disserter longtemps sur le dualisme résultant de la lutte de deux principes, ou encore du manichéisme résultant de la coexistence perpétuelle de ces deux principes, ou enfin de toute opposition de deux principes à un certain niveau qui deviendrait complémentarité à un niveau supérieur. Tout ceci a été fait mille fois depuis des siècles, avec une résurgence active et récente du côté de René Guénon et consorts.

Je voudrais limiter mon intervention de ce midi à deux observations personnelles, comme de coutume impertinentes et anti-conformistes. La première porte sur la symbolique des couleurs en général. La seconde traite des rapports dialectiques des signifiants au grade d’apprenti.

Les couleurs sont fortement symbolisées dans la plupart des religions et des institutions qui s’en inspirent. En Maçonnerie, nous avons des loges bleues ou symboliques, des loges rouges ou capitulaires, des loges noires ou aréopagitiques, des loges blanches ou Suprêmes Conseils.

Au RER, la loge de Maîtres Ecossais et de Saint André est dite loge verte pour des raisons « ésotériques » remontant à la Stricte Observance Templière. A tous les grades, dans presque tous les rites authentiques, les couleurs prennent une grande importance.

Le christianisme a repris lui aussi à son compte la symbolique des couleurs et l’on se souvient des messes particulières, selon les fêtes célébrées, pour lesquelles le prêtre revêtait des chasubles couvrant toutes les nuances de l’arc-en-ciel et dont la signification était alors connue de tous les fidèles.

Alain Gheerbrant écrit que le premier caractère du symbolisme des couleurs est son universalité. Je veux bien, s’il veut dire par là que les couleurs servent en tous lieux et en tous temps de supports à la pensée symbolique. Mais les interprétations, quant à elles, varient du tout au tout, à la fois dans le temps et dans l’espace.

C’est un truisme de dire que tel ou tel signifiant sert de support à la pensée symbolique. L’homme symbolise en effet sur tout, et plus particulièrement lorsqu’il rêve, comme l’a si bien démontré toute l’œuvre de Carl Gustav Jung. Mais aussi lorsqu’il s’adonne aux arts sous toutes leurs formes, l’art qui est le plus formidable réceptacle de la pensée symbolique. Mais l’intérêt provient des conjectures qu’il élabore à partir d’un support donné.

Un bel exemple de confusion mentale dans ce domaine me fut offert récemment en loge par un Frère qui disserta longuement sur la signification symbolique du Soleil et de la Lune, avec le cortège banal et traditionnel de déclinaisons qui portent sur la puissance génératrice, la force, le rayonnement du premier, et la passivité, la faiblesse et la féminité de la seconde.

Hélas, ce Frère a tout simplement perdu de vue que le soleil est du genre masculin dans les langues latines et du genre féminin dans les langues germaniques, et que pour la lune, c’est exactement l’inverse. Toutes les interprétations symboliques n’ont donc pas une valeur universelle, et ne parlent donc qu’aux gens du cru.

Par ailleurs, s’il est vrai que les archétypes révèlent des structures mentales identiques et de troublantes coïncidences entre le fonctionnement de cerveaux humains très éloignés dans le temps et dans l’espace, il n’est pas moins vrai que les réponses symboliques fournies par les mêmes cerveaux au départ des mêmes signifiants n’ont aucun rapport. Le noir par exemple est l’expression du deuil en Occident. Ailleurs dans le monde, il s’agit du blanc qui joue ce rôle. Et il en va ainsi de toute la gamme de l’arc-en-ciel.

Vous vous réfèrerez au dictionnaire des symboles de Gheerbrant et Chevalier pour en parcourir la nomenclature, en passant par les Navajos, les Grecs, les Egyptiens, les Mayas, les Aztèques, etc. Chaque peuple, chaque civilisation, chaque religion attribue des significations particulières à chacune des couleurs, le noir étant souvent associé aux ténèbres, à l’angoisse et aux forces néfastes, et le blanc à la lumière et aux puissances de bon augure. A moins, bien entendu, qu’il n’en aille tout autrement…

Je pense donc que le symbolisme des couleurs en général est une constante du fonctionnement du cerveau humain mais qu’il produit des représentations très diversifiées. De même que les coutumes, les lois, les croyances, les comportements des groupes humains, les représentations symboliques sont le produit du cadre culturel et historique dans lesquels elles ont pris naissance. Il n’en va pas autrement des religions, des droits coutumiers, ou de la franc-maçonnerie qui, qu’on le veuille ou non, est le produit de la société chrétienne, écossaise, anglaise et protestante qui l’a suscitée, à un moment donné de l’histoire de l’humanité.

La question qui se pose donc—et que je me pose de façon aiguë en ce moment—est de savoir ce qu’il advient d’une élaboration de ce type dès lors que les conditions de cette élaboration sont modifiées sous l’action du temps et de l’évolution culturelle et sociale.

En conclusion, si la symbolisation des couleurs est bien une constante universelle, les significations inventées par l’homme sont essentiellement relatives et le produit de son milieu culturel.

Le christianisme possède sa symbolique des couleurs, strictement codifiée. L’Islam a la sienne, où dominent le vert et le blanc. Les civilisations diverses ont la leur. La Maçonnerie a élaboré la sienne, d’une très grande richesse, mais mal connue, mal entretenue et mal travaillée. Les Devoirs des Compagnons du Tour de France ont conservé cette symbolique de façon très vivante.

Mes quelques commentaires sur le rapport dialectique des symboles du premier grade maçonnique vont nous ramener au thème de ce midi : le noir et le blanc. Comme chacun sait, la dialectique est une forme de raisonnement qui procède par opposition et par dépassement des oppositions.

Le blanc n’est pas une couleur. Il est la synthèse de toutes les couleurs, de l’infrarouge à l’ultraviolet. Vues à une certaine distance, les couleurs juxtaposées de l’arc-en-ciel se perçoivent comme une masse blanche. Le noir, au contraire, est absence de couleur, de même que l’obscurité n’est jamais qu’absence de lumière. Le noir exprime donc la notion de rien, alors que le blanc symbolise le tout.

En tant que couleurs, le noir et le blanc sont des extrêmes absolus. En effet, toutes les couleurs se déclinent en nuances : bleu pastel, bleu horizon, bleu marine, bleu lavande, ou encore vert d’eau, vert émeraude, vert gazon, vert billard, etc…Mais il n’y a pas de blanc pâle ou foncé. Ni de noir clair ou foncé. Dans chacun de ces deux cas, il n’y a qu’un extrême absolu qui ne souffre pas la moindre altération. Il s’agit donc de deux bornes infranchissables qui fixent les limites du monde sensible, tant il est vrai que nos sens, y compris notre intellect, sont les seuls outils permettant à l’homme d’appréhender l’univers.

Le tableau de loge, qui est le plan de travail des apprentis au premier grade, comporte une série d’outils et d’instruments. L’outil sert au travail de la pierre, et l’instrument à la vérification de l’ouvrage. L’outil est à l’apprenti, l’instrument est au compagnon. Rapportons-nous à la réception au grade de compagnon maçon.

Ils ne sont pas disposés au hasard ni sans structure ordonnée. Ils sont tous proposés à notre réflexion dans un rapport dialectique ; je veux dire par là que leur juxtaposition engendre une troisième entité, distincte de chacun de ses composants. Par exemple : le compas sert à mesurer et aussi à tracer des cercles, figure qui symbolise généralement le ciel ; l’équerre sert à tracer des carrés, figure allégorique de la terre. Mais, placés comme ils le sont en loge, c’est à dire juxtaposés étroitement, compas et équerre forment un couple, qui possède sa propre nature et sa propre existence en tant que couple. Ce couple résulte du rapport existant entre le ciel et la terre et l’espace ménagé entre les deux instruments, leur enfant si l’on veut, ressortit aux deux signifiés. Et n’oublions pas que le maçon se trouve placé entre l’équerre et le compas. De même que la lettre G.

Il en va de même du couple formé par les deux colonnes, qui ne peut se commenter au grade d’apprenti. Ou encore du couple perpendiculaire-niveau, du couple maillet-ciseau, ou du couple soleil-lune.

Et le noir et le blanc, dans tout ceci ?

Nous n’en sommes pas si loin. Considérons le pavement mosaïque, qui n’est du reste mosaïque que parce qu’il est celui du temple de Salomon construit pour abriter la Loi reçue par Moïse de l’Eternel. Voici bien un ensemble composé de carrés blancs et noirs alternés. Chaque carré blanc est encerclé exclusivement de carrés noirs et inversement. La plus absolue des oppositions, répétée sans fin. Nous sommes bien ici dans le domaine de la terre, d’autant que la forme des dalles est carrée, symbole elle aussi de la terre, et enfin, que le maçon foule aux pieds cette représentation située au plus bas niveau de la loge.

Je m’interrogeais hier sur le rapport dialectique de ce dispositif si évidemment manichéen, dualiste, terrestre. Où donc était-il, ce rapport ? Où donc était ce troisième terme donnant accès à la résolution de l’opposition entre deux symboles, dont le deuxième était singulièrement absent de ma réflexion ? Pourquoi donc ma thèse coinçait-elle brusquement à propos du blanc et du noir ? Et levant les yeux, je découvris alors mon deuxième symbole !

Il était là, témoin présent et silencieux, majestueux, serein. Symbole traditionnel né aux origines, mais hélas perdu en grande partie dans les loges maçonniques contemporaines.

Car, mes Frères, la tradition de notre Fraternité veut que toute loge ait pour seule couverture la voûte étoilée, le ciel constellé d’étoiles, la coupole hémisphérique et d’ « ordre divin » qui surmonte et protège toute construction carrée due à la main de l’homme. Car chacun sait, bien sûr, que la loge se tient à l’air libre, dans le Porche du temple, et non dans le temple lui-même.

Dans notre rite en tous cas !

Le pavement mosaïque, profondément terrestre dans sa représentation combinant les deux couleurs les plus absolues sous la forme carrée, s’oppose au ciel étoilé, lui-même porteur du soleil, de la lune, et de l’étoile, bref, de tout ce qui peut éclairer d’en-haut l’âme humaine.

Et, entre ces deux principes symboliques clairement représentés, voici donc mon troisième terme : la loge, son tapis ou tableau, les Frères assemblés, et puis moi, au milieu et entre zénith et nadir, les pieds bien sur la terre, mais le nez dans les étoiles

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CODJO Anani Fernand 11/02/2017 09:47

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