Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 00:40

2° PARTIE

LES QUATRE HAUTS GRADES

Notons tout d'abord les « absences ». On passe directement de la Maîtrise à un Grade d'Elu ce qui élimine - nous suivons ici la dialectique de P. Naudon - les trois grades consacrés à la recherche d'Hiram - actuellement les 5e (Maître Parfait), 6e (Secrétaire Intime), 7e (Prévôt et Juge) degrés - ceux basés sur le remplacement du dit Hiram (4e, Maître secret, 6e, Secrétaire Intime, 8e, Intendant des Bâtiments) pour déboucher directement sur un grade qui combine les actuels 9e (Maître Elu des IX), 10e (Illustre Elu des XV) et 11e (Sublime Chevalier Elu) du R.E.A.A. Bien entendu, la synthèse peut regrouper aussi des Grades d'Elus sortes d'usage mais qui existaient au XVIIIe siècle, tels l'Elu de l'Inconnu (1763), l'Elu de Perignon (ou de Pérignon), sans doute un des plus anciens puisqu'il est connu dès 1743 et s'est maintenu dans la Maçonnerie adhoniramite de Guillemain (1781) et, par la suite au rite de Misraïm, l'Elu Illustre, l'Elu Parfait, l'Elu Supérieur, l'Elu Symbolique et sans doute d'autres. Ce grade d'élu, ou « Elu Secret » est pratiqué sous ce troisième titre par la Loge Nationale Française. Notons aussi que d'après P. Naudon, il serait la fusion de deux grades pratiqués vers 1760 par divers chapitres parisiens « Maître parfait » et « Maître Elu », grades que nous retrouvons dans le premier système lyonnais et dans le rite de la Mère Loge de Marseille, Nihil obstat.

Quoiqu'il en soit, il n'est pas douteux que, dans le rituel de 1786, ce thème d' « élu » est prépondérant et le concept de « secret » - recherche de la connaissance - est fortement occulté. Le grade est donc l'héritier des « grades de vengeance » c'est-à-dire de la thématique d'un Salomon cherchant et réussissant à arrêter et à faire supplicier les trois mauvais compagnons meurtriers d'Hiram. Les maçonnologues contemporains - Marcy et Le Forestier, mais aussi Mourgues et Naudon -ont été très sensibles à l'aspect « grand guignol » qu'ont pris ces grades au XVIIIe siècle et qui subsiste encore dans les rituels de Guillemain dans lesquels le postulant frappe effectivement les traîtres et est présenté à l'obligation les mains teintes de rouge et portant avec lui une ou plusieurs têtes (ou crânes).

Tout en s'inspirant très largement de l'ancien rituel d'Elu des IX, - le signe, les mots sacrés -l'attouchement, le nom de Zoaben (ou Johaben) donné au postulant, le tablier blanc et le cordon noir, la marche, - le rituel de 1786 est beaucoup moins réaliste. Les assassins d'Hiram se suicident -deux en se jetant dans une « fondrière », et le troisième, en se voyant découvert, par le poignard - le postulant n'a donc pas à frapper. S'il est dit, dans le « Discours historique » que doit prononcer l'Orateur après la réception, que les Neuf rapportèrent les trois têtes à Jérusalem, le récipiendaire, après son « voyage », se contente de brandir un poignard et n'exhibe pas de crâne.

La scène de la mort des mauvais compagnons est simplement représentée par un « tableau » situé dans la « Chambre Obscure » ou « une décoration figurera l'entrée d'une caverne » et les épisodes du psychodrame sont simplement « montrés » au récipiendaire et non vécus par lui.

Dans ce cadre, la « vengeance » perd une partie de sa signification. Les chasseurs d'hommes ne tuent pas « stricto sensu » comme au Grade d'Elu des IX, Salomon ne condamne pas à des supplices horrifiques qui nous sont longuement détaillés comme à celui d'Elu des XV. Ce sont les mauvais compagnons eux-mêmes qui, par leur suicide, satisfont eux-mêmes à la vengeance des Maçons. Ce qui peut, moralement parlant, paraître supérieur et qui, en tous cas, enlève à ces Grades qui commençaient à être mal perçus à la fin du siècle - la preuve en est dans le fait qu'ils ne sont pas repris par les rites qui se créent après 1770 et notamment par l'Ecossais Rectifié et très réduits par d'autres, dont les Philalètes et que le « Grand Globe Français », héritier du Conseil des Empereurs, les condamne en 1780 - un réalisme qui pouvait et s'est effectivement retourné contre la Maçonnerie toute entière. Et notons, dans le rituel même, cette intéressante restriction « Tout vous a annoncé la vengeance, mais l'ordre est bien loin de vous inspirer un pareil sentiment. Il vous engage au contraire, à ne jamais oublier que tout bras armé autrement que par un pouvoir légitime ne peut qu'être criminel ». Idée que l'on retrouve dans l'instruction « Quelle vengeance était permise aux Maçons ? - la juste punition des assassins de leur Respectable Maître de l'esprès commandement du Roy » et dans les « maximes » qui doivent être inscrites dans la « Chambre de Préparation » -« sans un pouvoir légitime, la vengeance est criminelle ».

Bien entendu, le cadre vétérotestamentaire reste intact, mais les allusions au Grand Architecte sont relativement rares On peut d'ailleurs se demander si les rédacteurs des Grades d'Elus n'ont pas eu conscience qu'il y avait une contradiction entre le concept de vengeance et la loi évangélique du pardon des offenses. Après tout, on eut pu concevoir un rite dans lequel Salomon (ou Salomon et le roi de Tyr Hiram) aurai(en)t pardonné aux assassins en les soumettant à diverses purifications.

L'obligation du secret est prêtée ici aussi devant le Grand Architecte de l'Univers. Le Très Sage (nom du président) explique qu'Hiram « avait mérité d'avoir la conduite de l'Edifice fait pour y chanter les louanges du Grand Architecte de l'Univers » et ajoute « j'ai imploré celui qui rend vain les travaux des hommes. S'il ne construit pas lui-même, il a daigné exaucer mes prières. Il ne veut pas que le crime reste impuni plus longtemps ». Mais la consécration n'est faite qu'au « nom du G.O.D.F. en son Grand Chapitre ». Ajoutons, d'après l'Instruction, que le « Ciel qui juge les actions des hommes ne laisse jamais le crime impuni », que la lampe signifie que « nous recevons une lumière imprévue dans les démarches guidées par le Grand Architecte » et la source symbolique, le fait que « La Providence n'abandonne jamais dans les besoins pressants », enfin la formule biblique de clôture des travaux « tout est accompli ».

 Le cinquième grade, « Ecossais » ou « Grand Elu », recouvre plus ou moins les actuels 12e (Grand Maître Architecte), 13e (Royal Arch) et surtout 14e (Grand Elu de la Voûte Sacrée dit de Jacques VI ou Sublime Maçon), mais à l'aide d'un rituel encore insuffisamment élaboré. Les thèmes essentiels du grade, la voûte souterraine, la pierre cubique en pointe, la découverte du delta, symbole de la parole perdue, sont essentiellement les mêmes que ceux du 14e grade Ecossais.

L'héritage du XVIIIe siècle est celui des divers grades d' « Ecossais » ou d'Architectes, termes sensiblement synonymes, comme le notait déjà avec raison Le Forestier ou Paul Naudon qui parle de « contamination ». L'architecte, petit architecte ou apprenti Ecossais, Grand Architecte ou Grand Architecte d'Heredon, Grand Architecte Maître, Grand Architecte Sublime, Architecte de Salomon, Grand Architecte ou Grand Maître Ecossais d'un côté, Ecossais, Ecossais anglais, Ecossais d'Alcidony ou d'Angers, Grand Ecossais anglais, Ecossais apprenti. Ecossais Architecte, Ecossais de Clermont, Dunkerque, Fraville, de la connaissance, de l'anneau, de la perfection, de la Sainte Trinité, de Lille, de Lyon, de Messine, de Montpellier, de Naples, de Paris, de Prusse, des Fils aînés, des Quarante, des trois inconnus, de Toulouse, d'Hiram, du Triple Triangle, etc... de l'autre.

Comme les grades d'Elu, les grades d'Ecossais visent à compléter la maîtrise. Après avoir châtié les assassins d'Hiram et poursuivi la construction du Temple, il fallait l'achever. D'où un « discours historique » dont la lecture est réservée à l'Orateur, assez incohérent. Il débute par une liaison avec le grade précédent. C'est une permanence dans le rite que de chercher à établir un lien entre tous les grades. « Les meurtriers étant punis et les travaux étant à leur fin » ; le roi décida de cacher dans un lieu sûr et secret le véritable nom du Grand Architecte. Salomon fit pratiquer sous la partie la plus mystérieuse du temple une voûte secrète au milieu de laquelle il plaça un « pied d'estal » (sic) triangulaire qu'il nomma le « pied d'estal de la science ». Cette voûte n'était connue que de Salomon et de Maîtres qui y avaient travaillé en secret. Hiram grava la parole sur un triangle du plus pur métal et, par crainte de la perdre, la portait suspendue à son cou. Lors de son assassinat, il put la jeter « dans un puits, lequel était au coin de l'Orient au midi ». Salomon la fit rechercher et trois maîtres le retrouvèrent, le rapportèrent à Salomon qui fit le « signe d'admiration », convoqua les 15 élus (retour au grade précédent), les neufs maîtres qui avaient construit la voûte et, les trois inventeurs du triangle. Escortés par eux, il descendit dans la voûte, fit incruster le Delta au milieu du « piédestal » et le couvrit d'une pierre d'agate « taillée en forme quadrangulaire sur laquelle il fît graver à la face supérieure le mot substitué, à la face inférieure tous les mots sacrés de la Maçonnerie et aux quatre latérales, les combinaisons cubiques de ses nombres, ce qui la fit surnommer pierre cubique ».

Salomon déclara abolir l'ancienne loi qui interdisait de prononcer le nom du Grand Architecte et, après avoir reçu le serment du silence, fit fermer la voûte qui devint la « voûte sacrée » (et non plus voûte secrète). Le secret ne devait être partagé que des 27 « grands élus ». Notons le terme d' « ancienne loi » qui s'applique ici seulement au nom de l'Eternel, mais que nous retrouvons plus développé au grade de Rose Croix.

Malgré la destruction du Temple, les « Architectes » subsistent, édifient le second, restent inconnus, mais toujours unis après Titus. Ils forment des « établissements utiles et des associations vertueuses » en Palestine. Et c'est le relais des Croisades avec « les exploits périlleux de Bohémond, la surprise d'Antioche, enlevée à l'arabe insolent, l'Egypte, Damas, les déserts déposeront de leur savoir profond. La Palestine et Jérusalem sont témoins de l'entrée de Louis Neuf, les lieux ont vu le soldat désarmé arroser de ses larmes une terre consacrée pour la présence d'illustres personnages ». Suit l'expansion de « ces institutions admirables »en Angleterre, en Ecosse, en Suède et un regret : « Voyez quels nous avons été, quels nous sommes aujourd'hui ! ».

Récit para historique à base vétero testamentaire auquel s'ajoute une esquisse de la tradition chevaleresque et croisée que développera plus longuement le 3e « ordre », ainsi peut se résumer cette légende qui nous paraît délirante. Mais la lecture du rituel nous permet de nuancer cette opinion.

Tout d'abord, par la part importante donnée à la « science », ce qui apparaît assez nouveau dans la maçonnerie des Lumières où le Travail est davantage considéré comme un « art ». « Qui vous conduit ici, mon Frères ? » - « L'amour de mon devoir, et le désir d'atteindre à la haute science » (ouverture des travaux, répété dès le début de l'instruction). « Scientisme » dans le sens que prendra cette idéologie au XIXe siècle ? Ne commettons pas d'anachronismes, car ici, il s'agit tout simplement d'un accroissement de la « connaissance ». Notons aussi que le terme de « haute(s) science(s) maçonnique(s) » pour désigner les Hauts Grades se maintiendra fort avant dans le XIXe siècle. A notre sens, un des derniers emplois connus est, en 1853, la création par le Prince Murat de l'Institut Dogmatique dont c'était une des finalités. Le terme de « connaissance de l'art » apparaît d'ailleurs dès l'ouverture des travaux, en tant qu'objet de la recherche maçonnique, et, au moment de son introduction, le récipiendaire doit assurer que sa démarche « est inspirée par l'amour des connaissances, du bien, du vrai ».

Le rite est axé sur trois forces la voûte, la connaissance du nom secret du Grand Architecte, la Pierre Cubique. A notre sens l'intérêt du grade dans sa forme de 1786 consiste dans l'occultation du premier, alors qu'il joue un rôle considérable dans les développements parallèles du Rite Ecossais Ancien et Accepté - au profit du troisième, la pierre cubique. En ce qui ta concerne, nous ne sommes ici qu'aux débuts d'une évolution. Au XIXe siècle, la pierre cubique sera l'objet de longs développements graphiques et de multiples démonstrations (dont celle de Teissier n'est qu'une des plus brèves), orientant dans tous les azimuts d multiples opérations arithmétiques. Cette « cubicomanie » disparaît vers 1850, avec le rite français, et c'est peut-être dommage car il s'agit de la mort presque complète d'un des symboles les plus riches de la Maçonnerie auquel on ne consacre plus que quelques allusions au 1er et 2e grades.

Revenons au rituel : le postulant qui a été interrogé sur le grade précédent, est remis entre les mains des « frères sacrificateurs » et menacé d'immolation par la hache et le couteau, puis épargné, ceci évidemment en évocation d'Abraham : « Nous imitons en cela le Grand Architecte de l'Univers au moment où son plus fidèle serviteur allait consommer son sacrifice plus grand que s'il en eut été lui même la victime ». Puis il est mis entre les mains des « purificateurs » qui doivent le « laver de tout ce qui peut blesser l'innocence » par une double épreuve de l'eau et du feu. C'est alors la remise du « triangle d'or tenant à un cordon de Maître où se trouve gravé d'un côté le nom en hébreu du GADLU », triangle que le récipiendaire est censé avoir « trouvé ». Il le remet au « Très Grand » (le Président) qui place le triangle sur le « piédestal »et le « recouvre de la pierre cubique ». Suit une troisième purification par la « mixion » (lait, huile, vin, farine) en trois épisodes, une scène de communion par le pain et le vin entre les « purificateurs » et le postulant « pour vous apprendre que les Maçons se fortifient par l'union et la communauté des secours réciproques », la remise d'un « anneau », « preuve de l'alliance que vous faites avec nous. Que vos intentions soient pures et ne changent que quand lui même (l'or) changera de nature ». Suit l'allumage du chandelier, une nouvelle obligation et la cérémonie de reconnaissance.

Il s'agit là d'une succession assez incohérente d'éléments maçonniques et vétero-testamentaires que l'on a essayé de rationaliser. Dans la trame légendaire du récit, il était évidemment impossible que le Grand Architecte soit absent et il apparaît fortement dans l'existence et la découverte du tétragramme, point essentiel du psychodrame, avant d'être lui-même supplanté par la pierre cubique. L'Instruction précise bien qu'il s'agit des « vrais caractères de la parole innommable » et son entrée dans le Temple est saluée par le « signe d'extase ». Le « mot » sacré est « le nom inexplicable qui sert à exprimer le nom des quatre lettres », le mot de passe signifie « à Dieu soit la Grâce ». Bien qu'aucune des deux obligations ne soient prêtées à la gloire du GADLU ou devant lui, dans le rituel de clôture, il est précisé que l' « objet » du zèle maçonnique est la Gloire dudit GADLU. Notons aussi l'évocation du sacrifice d'Abraham et surtout la mention de la « loi nouvelle », thème qui sera plus amplement développé au grade de Rose Croix, mais qui, ici, ne se rapporte en aucune manière à la personne du Christ.

L'aspect religieux a été partiellement occulté, l'aspect ésotérique l'est totalement. On pratique bien des « purifications », mais l'eau et le feu se placent dans le cadre d'un symbolisme purement moral. Effectivement, dans ce rituel tout ce qui échappe à la rationalité morale, et subsidiairement, ainsi que nous l'avons vu, scientifique, a disparu. Prenons par exemple le texte de l' « Instruction ». Pour accéder à la « haute science », il faut un « coeur zélé partisan de la vertu et de la vérité ». L'épreuve subie par Abraham s'interprète comme « le sacrifice volontaire des passions ». L'objet de la recherche est « la connaissance de l'art de perfectionner ce qui est imparfait et d'arriver au trésor de la vraie morale ». La récompense en est « l'admission dans un lieu de Lumière et de Gloire où j'ai terminé mes travaux ». Les quatre produits de la « mixion » signifient « douceur, sagesse, force et beauté », qualités essentielles des Ecossais. Pour pénétrer dans leur Atelier, il faut « la fermeté dans le coeur et sur le front, caractère de l'homme irréprochable ». Le premier devoir est « d'observer avec respect les lois de la Maçonnerie, de pratiquer la plus saine morale et secourir ses frères ». Les thèmes moraux de la Maçonnerie, largement développés ici et que les ésotéristes contemporains traitent volontiers, avec dédain, de déviations moralisantes ne datent donc pas de l'épisode positiviste, mais se rattachent à une tradition bien plus ancienne. Rappelons simplement que la Grande Loge Uni d'Angleterre définit la Maçonnerie comme un « système particulier de morale ». Notons aussi que Ta liaison entre ces concepts moraux et la tonalité religieuse subsistante n'est guère évidente.

Le grade de Chevalier d'Orient, troisième « Ordre », synthétise toute une série d'éléments empruntés aux différents grades « chevaleresques », qui, dans la hiérarchie actuelle du Rite Ecossais Ancien et Accepté, précèdent le 18e degré, celui de Rose Croix, et contient l'héritage des multiples grades de « chevaliers » qui ont fleuri au XVIIIe siècle. Il est basé sur une légende d'Ordre qui joint bout à bout diverses traditions et reconstitue un récit délirant des origines de la Maçonnerie des temps du Roi Salomon à nos jours. Résumons là :

Les « maçons libres », derniers défenseurs de Jérusalem lorsque la Ville Sainte fut prise par Nabuchodonosor furent déportés à Babylone pendant soixante dix ans. Cyrus eut alors une vision qui lui commandait de « rendre la liberté aux captifs ». Zorobabel les ramène, mais rencontre « un obstacle » aux bords du « fleuve qui sépare l'Assyrie de la Judée », il fait construire un pont, mais les « peuples de l'au-delà » l'attaquent au passage, il les vainc, grâce à l'aide « des braves maçons qui le suivaient ». Sur le site du Temple, avaient subsisté en échappant à la captivité, « quelques Grands Elus » ; ils avaient trouvé l'entrée de la « voûte sacrée » et la « lame d'or sous la pierre cubique qu'ils détruisirent » et ils transmirent « leurs mystères par la seule tradition ». Ananias qui était à leur tête reconnaît Zorobabel comme chef et le Temple est reconstruit.

Après la destruction du Second Temple par « les Romains », « quelques-uns des Architectes restèrent presque sur les lieux » et en conservèrent les secrets. D'autres, d'abord retirés « au désert », les rejoignirent. Ils fondèrent un « hospice sur le lieu même où le Temple avait été détruit en faveur des pèlerins » et devinrent « un ordre religieux ». Apparut Pierre l'Ermite « fanatique obscur, mais entreprenant » qui « excita cette guerre si funeste connue sous le nom de Croisades ». A la nouvelle de son arrivée, « d'anciens militaires, retirés pour la plupart dans les déserts de la Thébaïde » rejoignirent les Architectes. Ils avaient tous pour but le rétablissement du Temple et « déguisèrent sous les simples apparences d'une architecture spéculative, un point de vue glorieux ». Ils rejoignirent les armées Croisées, se donnèrent des chefs militaires, fixèrent un « formulaire dont les symboles et les allégories pris de la construction du Temple les ramenaient toujours au véritable but». Pour éviter toute surprise, « ils choisirent des mots, signes et attouchements pour se reconnaître », adoptèrent le titre de Maçons Libres et se joignirent aux Croisés « de qui ils seront accueillis et distingués ». Les Architectes qui avaient édifié l'hospice restèrent actifs, « prirent les armes et, sous un chef de bande érigé en Grand Maître », rejoignirent aussi les Croisés.

Après cette guerre, « ils s'agrandirent, puis furent anéantis ». Pendant ce temps, 81 d'entre eux passèrent en Suède et initièrent à leurs secrets l'archevêque d'Upsal. Plus tard, 81 autres chevaliers les rejoignirent, le prélat renferma leurs secrets dans un tombeau de marbre scellé de quatre sceaux. Après la conquête de la Terre Sainte par les Egyptiens, les Architectes abandonnèrent leur pays et allèrent chercher ailleurs « de nouveaux établissements ». Et le rituel se conclut par une invitation faite au postulant de construire le Temple avec des « matériaux mystiques ».

L'historien n'a rien a retenir de ce récit qui est la combinaison de plusieurs légendes que l'on trouve peu ou prou dans tous les grades « chevaleresques » - la libération par Cyrus des captifs, le retour à Jérusalem et l'édification du second Temple, thème strictement vétero testamentaire, mais le fameux texte « l'épée d'une main, la truelle de l'autre » peut permettre toutes sortes de développements para scripturaires, ayant aussi peu de rapports avec les textes bibliques que la mort d'Hiram n'en a avec le livre des Rois. Dans le cas précis de ce grade, le greffon est la légende du pont dont nous ignorons parfaitement l'origine.

- La légende est prolongée jusqu'à nos jours avec un second temps fort, les Croisades. On peut aisément trouver là l'influence plus ou moins lointaine du Discours de Ramsay de 1737, mais réduite à sa plus simple expression. Enfin, conformément à la tradition historiographique « éclairée », les Croisades sont considérées comme « événement malheureux ». Notons aussi, mais cela n'a peut être qu'une valeur anecdotique, que le héros de ces expéditions est Pierre l'Ermite et non Godefroy de Bouillon, ce qui est plutôt paradoxal pour un ordre « chevaleresque ».

Peut-on parler de « Templarisme » ? Le terme n'est pas employé et il ne le sera jamais dans tout le développement du rite, mais les allusions ne paraissent laisser aucun doute : « On les vit s'accroître successivement et s'agrandir, parvenir au comble des richesses et des grandeurs, ils furent de même dépouillés et anéantis ». Aucun jugement de valeur dans cette description, et, bien entendu, pas de finalité de vengeance.

On peut aussi noter que, comme dans l'ensemble du rite, les rédacteurs tiennent à maintenir un fil conducteur avec le degré précédent : ici on revient, pour les replacer dans une optique nouvelle - en l'espèce, celle de la redécouverte et de la mémorisation - sur la voûte sacrée et le Delta. Les rédacteurs ont le sens de la chronologie, et, pour eux, les grades sont à la fois parfaitement incarnés et logiquement distribués dans le temps au premier Temple succède le second.

Car c'est uniquement sur la reconstruction de ce second Temple que reposent tant le rituel que les Instructions. Il ne retient que là liberté donnée par Cyrus aux captifs et le retour de Zorobabel à Jérusalem suivi de son intronisation comme « maître d'oeuvre ». La partie médiévale, Croisée et templière, est totalement occultée. Cette disparition témoigne des contradictions dans lesquelles se sont débattus les rédacteurs du rituel. Ils n'ignoraient rien de la légende maçonnico-templière telle qu'elle s'est développée au XVIIIe siècle, et fidèles à la tradition de la Monarchie française - qui est aussi l'optique de la plupart des écrivains des Lumières dont Voltaire, mais aussi Joseph de Maistre - ils jugeaient les Chevaliers fort défavorablement et étaient loin de les considérer comme des martyrs. Mais, d'un autre côté, ne voulant pas paraître inférieurs en « sciences maçonniques », à leurs confrères d'autres rites, ils pensaient ne pas pouvoir se dispenser d'y faire allusion.

La rituélie du grade comprend deux épisodes dans la « salle d'Orient », Cyrus rend « la liberté aux captifs » à la demande de Zorobabel. Dans la « salle d'Occident », ledit Zorobabel est reconnu comme apte à diriger les travaux de reconstruction du Temple. Tout ceci reste très biblique.

Il était fatal que l'essentiel du rituel fut vétéro testamentaire et très directement inspiré des livres d'Esdras et de Néhémie. En aucun endroit, il n'est parlé de la « nouvelle alliance ». Dans le long récit historique cité et qui s'étale sur quelque deux mille ans, où il y a continuité entre les « Architectes » de la fondation du second Temple jusqu'aux Croisades, aucune allusion n'est faite au Christianisme et le nom du Christ n'est même pas prononce.

On ne s'étonnera pas de voir ici l'omniprésence du GADLU. On rappelle sans cesse que le Temple a été construit et sera reconstruit à Sa Gloire. Tous termes que l'on retrouve comme dans les autres grades au moment du serment et de la Consécration, mais qui est toujours absent dans le cérémonial d'ouverture et de fermeture des travaux.

Il faut faire un sort également au fameux « Liberté de passer » le pont sur le fleuve à propos duquel les auteurs anti-maçons ont écrit tant de sottises. On trouve le terme de « liberté » dès l'ouverture des travaux « Que la captivité finisse », s'écrie le président qui « relève la pointe (de son glaive) avec vitesse pour signifier Liberté ». Et, à la clôture des travaux s'engage le dialogue : « Qu'apportez-vous, - Liberté de travailler ». Enfin, l'instruction ajoute « Vous a-t-il (Cyrus) accordé votre demande ? - Après m'avoir éprouvé, il m'a rendu la Liberté et à tous mes Frères ».

Ici aussi, nous trouvons de nombreuses considérations morales dans l'interprétation des symboles et l'absence de tout ésotérisme. Reprenons l'instruction « Que signifient les colonnes renversées, les instruments et les meubles déplacés ? - Que toute Loge composée de Frères indiscrets et vicieux perd l'harmonie qui en fait le principal ornement et ne peut tarder de se détruire. » - Que signifient les obstacles rencontrés au passage du Fleuve ? - Le désir ardent que tout bon maître doit avoir de s'instruire et les difficultés qu'il doit s'efforcer de vaincre pour parvenir à la découverte de la vérité ». « Que signifie la résistance que firent les nouveaux constructeurs contre leurs ennemis pendant le temps de la réédification ? - Les soins avec lesquels tout maître doit s'opposer à l'introduction des vices et des abus ». On pourrait multiplier les exemples qui prouvent qu'ici aussi, la composante « morale » de la Maçonnerie est capitale.

Sous la forme du 15e degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté, Chevalier de l'Orient et de l'Epée, Maçon libre, ce grade est encore pratiqué par divers Suprêmes Conseils dans des formes peu différentes de celle que nous avons rencontrée ici. Il établit, dit P. Naudon, « le lien entre la Chevalerie et la Maçonnerie constructive ». Mais, dans cette version, la rationalisation est nette. Nos rédacteurs se trouvaient en présence d'un matériel assez hétéroclite, parfois sans grande valeur symbolique. Ils en ont éliminé la plus grande partie, ne conservant que les deux temps forts de la construction du Second Temple.

On a écrit des volumes sur la Rose Croix, les Rose Croix ou les Rosicruciens. Nous ne le ferons pas. Tel que nous le connaissons, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, par un ensemble de manuscrits relativement nombreux et finalement assez homogènes, le grade maçonnique de Souverain Prince Rose-Croix (ou plus simplement Chevalier Rose-Croix), complété parfois par les titres de Chevalier de l'Aigle, du Pélican, parfois d'Hérédom ou de Saint-André, « parfait Maçon », grade qui est bien loin de recouvrir tout ce qui s'intitule « Rose-Croix », est un mélange, à parts variables, d'ésotérisme chrétien, plus spécifiquement luthérien, et d'alchimie, mélange qui ne pouvait surprendre personne au pays du Dr Faust où il est né. Aussi, à l'inverse des trois premiers hauts grades déjà analysés et qui sont basés sur des légendes d'Ordre chronologiquement datées, avec fantaisie, certes, mais avec une relative précision, venant s'enter sur le grade de Maître, celui-ci est-il « intemporel ». Ce caractère devait sans doute choquer nos rédacteurs qui ont essayé de le caser, d'une manière artificielle sans doute, mais chronologiquement logique, « à la seconde destruction du Temple ». De plus, ce grade clôt le « curriculum » Maçonnique et doit, par conséquent, résumer la quintessence de la connaissance.

Si le rituel, malgré une plus grande complexité, n'a rien qui puisse étonner le Maçon « français » contemporain, titulaire de ce grade et qui en connaît la nouveauté et l'originalité par rapport au « bleu », le « Discours historique » que doit lire l'Orateur au nouveau Chevalier est intéressant en ce sens qu'il essaie de synthétiser les arcanes de la « haute science maçonnique » à laquelle les grades précédents et surtout celui d'Ecossais ont fait allusion.

Nous y apprenons que les Maçons, depuis la réédification du Temple, ont « négligé les travaux » et que c'est « le désordre, la confusion et le vice ». Le Grand Architecte « abandonna l'édification des Temples matériels à l'ignorance et à la témérité des mortels » pour en « construire de spirituels dont l'existence ne cessera jamais ». La « véritable maçonnerie » fut presque anéantie et la Parole fut perdue. Mais « la volonté de celui qui conduit toutes choses » mit un terme à ses souffrances et la Parole fut retrouvée. Mais cette importante révolution » ne fut appréciée à sa juste valeur que par les « vrais maçons » qui « eux seuls connurent les trois colonnes fondamentales » et continuèrent à « couvrir du voile de l'emblème les connaissances qu'ils ne devaient pas prodiguer au commun » et qu'ils continuent à se transmettre.

Les « maçons imparfaits, c'est-à-dire les prétendus philosophes modernes, ayant perdu de vue les vrais principes constitutifs de cet univers, ou plutôt n'ayant jamais été initiés aux augustes mystères de la Nature, ont établi des systèmes faux, contradictoires aux vrais principes ». En fait, Zoroastre, Trismégiste, Moïse, Salomon, Pythagore, Platon ont enseigné que l'univers, comme l'homme, est composé de « trois parties bien distinctes, la matérielle, la spirituelle et la céleste » Cette philosophie a trois buts principaux, la métaphysique, la morale et la physique qui déterminent l'immensité des connaissances et dont la réunion forme la vérité que recherche tout Maçon. Ces connaissances sont renfermées dans les trois grades symboliques. Dans le premier, tout s'opère par trois parce que « tout a rapport à trois principes, la naissance, l'existence et la mort, l'agent, le patient et le produit ». Dans le deuxième, tout à rapport aux « cinq sciences ou connaissances », la métaphysique, la morale, l'astronomie, l'agriculture et l'architecture, « ces trois dernières connaissances sont une avec la physique ».

L'ordre immuable des corps célestes fut « l'échelle qui porta l'esprit humain jusqu'à l'intelligence suprême » et « ainsi naquit la métaphysique ». Leur aspect « détermina des observations d'un petit nombre » et ce fut l'astronomie. « Un heureux génie inspiré par le Grand Architecte et déterminé par la nécessité développa ce sentiment inné de cultiver le sol que l'on habite et découvrir le trésor inépuisable de l'agriculture », enfin, la nécessité de se défendre contre les saisons, les animaux, les ennemis fit naître l'architecture. Ces connaissances étaient réservées à peu d'individus qui « se servirent d'un voile impénétrable », ce qui donna lieu à des initiations « célèbres » desquelles survivent les Sabéens et les Brames, mais qu'ont illustré les Mages, les Hiérophantes et les Druides.

Les Hiérophantes et l'Egypte « portèrent au plus haut degré ces différentes sciences, c'est par eux que nous ont été transmis... les symboles de nos mystères ». L'architecture égyptienne est leur oeuvre. Ils avaient divisé les « sujets en enseignants, instruits et étudiants » et connaissaient une initiation en trois parties. Pythagore avait été leur disciple, tout comme les Esséniens, et, chez le philosophe grec, existaient aussi trois « classes », les « Ecoutans », les « Initiés aux Sciences » et les « Maîtres ». Est Maître, « celui qui connaît parfaitement le Delta et toutes ses propriétés, la Création, l'accroissement, la perfection, l'unité d'essence, de substance, de nature dont le produit est le Delta, principe de toute vérité ».

Toutes ces connaissances sont contenues dans les trois premiers grades, mais « il a été nécessaire pour faciliter le travail de ceux qui aspirent à la découverte de la vérité, d'établir des classes dans lesquelles on peut donner une espèce de développement aux emblèmes qui s'offrent de toute part dans les trois premiers grades, sans cependant tirer le voile en entier ».

Le grade de Rose Croix en est une preuve : ici, tout est « sensible », tout « parait à découvert », mais I' « emblème » ne cesse pas d'exister. Les anciens maçons « nous ont caché les points les plus importants sous des types hiéroglyphiques qui semblent n'annoncer aujourd'hui que des énigmes ». C'est le but du travail et de la recherche symbolique que de les interpréter. Celui qui « découvrira le secret des sublimes vérités qu'il renferme sera parfaitement satisfait, il sera assuré d'avoir trouvé la félicité ou tout mortel aspire, ses jours seront heureux, ses mains seront pures, l'indigence et les infirmités n'auront pas d'empire sur lui ». Il existe une classe « privilégiée de Maçons philosophes, dignes de ce titre par l'étendue et la sublimité de leurs connaissances ». Soyons persuadés que ce n'est pas sans raison que « les professeurs de l'art des sages, les vrais maîtres » adoptèrent pour chef Salomon et que « les philosophes établirent leurs travaux sur le plan du Temple célèbre élevé à la Gloire du Très Haut par le plus sage des mortels ». Conclusion l'art professé par les Maçons « doit les conduire dans le sanctuaire de la Vérité, par la pratique des vertus et une étude constante et suivie de la Nature et des merveilles du GADLU ».

Il y aurait de longs commentaires à faire sur ce texte où le condillacisme paraît faire bon ménage avec une conception trichotomiste de l'individu d'inspiration très strictement paulinienne. Retenons en deux points forts : d'abord, la priorité donnée à la connaissance et à la recherche maçonnique basée sur l'interprétation des symboles et qui aboutit à une théorie moniste de la réalité basée sur le Delta, source, symbole et synthèse de tout ce que l'esprit humain peut pénétrer, ensuite, l'idée que la Maçonnerie est l'héritière des sciences et des initiations antiques, idée encore peu développée, mais qui connaîtra un éclatant destin dans la première partie du siècle suivant. A l'inverse, on peut noter l'occultation complète de tout thème chevaleresque, alors qu'ils étaient fortement représentés au grade précédent. Nos Rose Croix ne sont plus des chevaliers, ils sont des philosophes. Rien d'alchimique non plus, comme dans l'ensemble du rite, rien de mystique. Certes, le but de la Maçonnerie est la contemplation, non du Grand Architecte lui-même, mais de ses merveilles. On adore Dieu à travers la Nature, mais Dieu n'est pas la Nature. On peut rapprocher cette conception de celle de Voltaire, mais aussi de l'introduction des Constitutions anglaises de 1784 : « Quand, du point de vue philosophique, nous contemplons les merveilles de l'Univers... »

Cette longue analyse nous permettra de réduire les observations touchant au rituel. L'ouverture des travaux nous apprend que nous sommes « à l'instant où le voile du Temple fut déchiré, que les ténèbres se répandirent sur la surface de la Terre, que la Lumière fut oscurcie (sic), que les colonnes et les outils de la Maçonnerie furent brisés, que l'Etoile Flamboyante disparut, que la parole fut perdue », et « que la pierre cubique sua sang et eau », élément qui a disparu, probablement à cause de la non-pratique du grade d'écossais, axé, on l'a vu, sur elle. A la clôture, nous apprenons que cette pierre cubique « s'est changée en rose mystique », sans que cette métamorphose qui eut ravi Sainte-Thérèse, nous soit clairement expliquée. Notons aussi l'existence de « génuflexions » assez nombreuses devant le « sanctuaire ».

Le postulant est un « Frère Chevalier d'Orient errant dans les bois et les montagnes qui a perdu la Parole à la seconde destruction du Temple » et qui « désirerait, avec votre concours, la retrouver ». Il convient qu'il aide les Frères à chercher la « Parole sacrée », car « malgré toutes nos perquisitions, nous ignorons les moyens de la reconnaître ». Mais « notre dessein n'est pas de rester dans l'oisiveté, nous cherchons à la retrouver par une loi nouvelle ». Suivent sept voyages, effectués dans le but de retrouver cette loi, et, lors des trois derniers, on fait connaître au candidat les colonnes « Foi-Espérance-Charité », « principes de notre Ordre et de nos nouveaux mystères ». Suit une obligation prêtée sur le « Livre de la Sagesse », conclue par la formule « Que le GADLU me soit en aide » à laquelle le Très Sage répond par « Tout est consomme ». Il remet ensuite le tablier et le cordon, côté noir, couleur à la fois du repentir « des maux qui ont causé nos malheurs » et du deuil, « jusqu'à ce que la Parole soit retrouvée ». Suit ce dialogue : « Quel motif nous rassemble ? -La pierre cubique sue sang et eau par le relâchement des Maçons dans leurs ouvrages et pour le succès de la Maçonnerie exposée sur le sommet d'une haute montagne - que signifie ce mystère ? -La perte de la Parole qu'avec votre aide, nous espérons retrouver - Que faut-il pour y parvenir ? -Embrasser la nouvelle Loi, être pleinement convaincu des Trois Vertus. - Comment trouverons-nous ces Trois Colonnes ? - En voyageant et errant dans l'obscurité la plus profonde ».

Suivent sept autres voyages exécutés par tous les Chevaliers en cortège, puis le récipiendaire sort de la Loge, y est à nouveau introduit, revêt « un drap noir saupoudré de cendres » en signe d'humilité et est conduit « dans le lieu ténébreux d'où la Parole doit sortir triomphante à la Gloire et à l'avantage de la Maçonnerie ». On le mène dans une « grotte » où figurent « les horreurs d'un lieu de peine et de silence ». Puis s'engage le fameux dialogue que l'on trouve dans d'autres rites : « D'ou venez-vous ? - De la Judée - Par quelle ville êtes vous passé ? - Par Nazareth - Quel a été votre conducteur ? - Raphaël - De quelle tribu êtes vous ? - De Juda - Donnez-moi l'initiale de ces quatre mots - I.N.R.I. ». La Parole est ainsi retrouvée et le candidat devenu « parfait Maçon ». On lui donne signes, mots et attouchements, on retourne son cordon et on lui remet le bijou en concluant :

« Que le GADLU vous soit en aide ». Suivent la « reconnaissance », les « applaudissements » et l' « exclamation- ».

Ce rituel est relativement sobre, basé exclusivement sur la découverte des Trois Vertus, puis de la Parole. Encore qu'aucune interprétation de cette Parole ne soit donnée, il ne nous paraît pas contestable que l'influence chrétienne soit dominante, tant par la « technique » de ces découvertes, que par les génuflexions, les multiples allusions au GADLU, le dialogue précédent la révélation de l'I.N.R.I., le triptyque Foi-Espérance-Charité, l'entrée dans la « Loi nouvelle », une Loi différente de celle à laquelle il avait été fait allusion au grade d'Ecossais. Bien entendu, toute interprétation alchimique (Integra Natura Renovatur Igny) est totalement absente. Ici encore, l'aspect occultiste de la Maçonnerie a été totalement - entièrement éliminé.

L'instruction vient dans le même sens : « Qu'avez-vous appris dans vos voyages ? - J'ai aperçu trois soutiens de notre édifice... Le Très Sage a ordonné qu'on me conduisit aux pieds de Celui devant qui tout fléchit pour y prêter mon obligation ». On rappelle encore une fois le fameux dialogue. Enfin, il est bon de noter que l'on ne donne aucune explication des autres symboles du grade et notamment du pélican. Est-ce que ces choses nouvelles ne devaient pas être l'objet de la méditation du nouveau Rose Croix ?

Quant à la Cène, elle est aussi une cérémonie très simple sous le nom de « banquet des Rose-Croix » celui de « jeudi saint » avec le sacrifice de l'Agneau ne figure pas dans le rituel et paraît ignoré au rite français -. Elle débute par une prière dans laquelle le Très Sage demande au GADLU de « bénir la nourriture que nous allons prendre, qu'elle soit pour Ta plus grande Gloire et notre satisfaction », puis il distribue le pain et le vin avant de conclure par « Tout est consommé ». Les Frères se séparent par le baiser de paix et le président par « La paix soit avec vous ». Noter l'emploi des formules françaises en non latines et l'absence du symbolisme de la baguette ainsi que de toute explication de la cérémonie.

Un document publié à la suite du rituel « Explication du timbre des brefs » accentue encore le symbolisme chrétien du rituel. Toutes les interprétations proposées du tableau sont effet d'un christianisme parfaitement orthodoxe. Notons simplement que la Croix est « si redoutable aux ennemis de notre salut et si consolante pour nous », le palmier et le cyprès en sont des « figures » le bélier est « celui qu'Abraham sacrifia », la colombe figure « Jésus Christ innocent », le pélican est aussi un « emblème de Jésus-Christ qui a versé son sang pour nous comme le Pélican nourrit ses petits de son sang ». Le « triangle mystérieux » est l' « image sensible de la Toute Puissante Trinité ». Les sept lampes sur le chandelier représentent les sept dons du Saint-Esprit « que nous recevons par les mérites de Jésus-Christ, car le seul sacrifice de Jésus-Christ a aboli tous les autres holocaustes ». L'agneau représente l'Eucharistie, etc...

Cette interprétation, très axée sur le mystère de la Rédemption, contraste évidemment avec le rituel et surtout avec le « discours historique ». Tout cela manque certainement de logique au point d'apparaître contradictoire. Cet ensemble permet mal de saisir la vraie signification du rite de Rose-Croix pour les maçons français de 1787. Qui était majoritaire, de ceux qui y voyaient l'achèvement d'une pensée philosophique, débutant au grade d'apprenti et se dévoilant lentement à travers les élévations successives - et, dans cette progression, le rite français est, à coup sûr, une logique et belle réussite - ou des chrétiens sincères qui voyaient dans ce symbolisme, ici bien détaché de son contexte maçonnique, un compendium de l'enseignement religieux ? Les uns ou les autres, mais aussi peut être, les uns et les autres, car, en matière de rituélie, la rationalité n'était pas la vertu essentielle des Maçons du Siècle des Lumières.

 EN GUISE DE CONCLUSION

 Le rite s'arrête à la Rose Croix, comme tant d'autres. Il n'est pas question des grades « aréopagites »

culminant actuellement au 30e du Rite Ecossais Ancien et Accepté, ni, bien entendu, des 31e, 32e et 33e de ce rite qui naissaient alors en Amérique. Comment expliquer ces éliminations ? Tout d'abord par un désir sincère de simplifier et de codifier « l'inextricable fouillis écossais » comme disait G. Martin qui constituait des collections disparates et peu homogènes. Les créateurs du R.E.A.A. auront la même ambition. « Ordo ab chao ». Ajoutons les hésitations qu'avaient les Maçons français devant le Kadosch, expression ultime de grades de vengeance dont le réalisme ne pouvait que déplaire à la sensibilité plus ou moins rousseauiste des Frères et le Templarisme en qui ils subodoraient, soit une origine allemande, ce qui froissait leur patriotisme, soit une source « jésuitique » et auquel leur loyalisme monarchique répugnait. De plus, ils ont dû considérer qu'aucun des grades qui sont aujourd'hui les intermédiaires entre le 18e et le 30e du R.E.A.A. et dont certains étaient couramment pratiqués dans les Chapitres français, n'avaient un prestige suffisant pour devenir le « nec plus ultra » de l'Ordre. A l'inverse, ils pouvaient penser qu'avec la Parole retrouvée, tout était vraiment accompli.

Mais cette logique qui explique la force conquérante du rite en 1787 explique aussi son déclin. Après l'établissement définitif du R.E.A.A. en 1804 en France, il ne pouvait prétendre lutter, surtout au sein de l'aristocratie maçonnique, contre l'attrait, non pas tellement du Kadosch qui n'acquerra de popularité réelle qu'après 1859, mais des grades « blancs ». Peut être aussi la cooptation, règle absolue du Suprême, le fait qu'il était souverain, même sur la Maçonnerie bleue, tandis que le Grand Chapitre, puis le Grand Directoire restaient soumis au Grand Orient en en faisant partie intégrante, ont entraîné, les dignitaires maçons d'abord, le « peuple » ensuite, vers l'écossisme. Malgré le ridicule apparent de certains titres sur lesquels les Frères rationalistes du milieu du XIXe siècle,

Edmond About en tête, n'ont cessé de dauber.

Le Rite français à sept degrés a donc disparu obscurément. Le Grand Collège s'en déclare légitime propriétaire, mais ne le pratique pas. Peut-être aujourd'hui, puisqu'il est désormais admis, rue Cadet, que l'on ne peut passer sans échelons intermédiaires de la Maîtrise à la Rose Croix, serait-il possible de le ressusciter, ou du moins de faire un essai. Nos aïeux de 1787 avaient conçu un mécanisme de progression dans la connaissance maçonnique fort remarquable. Pourquoi négliger cette portion de notre patrimoine ?

 

Daniel LIGOU, 33e

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de MONTALEAU
  • : Instruction du rite Français
  • Contact

Recherche

Liens