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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 00:34

1° PARTIE

En 1808, Roëttiers de Montaleau fils, « représentant particulier du Grand Maître » (en l'espèce, Joseph Bonaparte) signait un opuscule intitulé La Maçonnerie symbolique suivant le régime du Grand Orient de France, en conclusion duquel il affirmait « Il y a beaucoup d'autres grades que les sept décrits dans cet abrégé, mais le Grand Orient de France a pour régime de ne reconnaître que les trois grades symboliques et les quatre ordres de Hauts Grades ».

C'est sur ce rite, appelé, dès la fin du XVIIIe siècle, « rite français », puis « rite français ou rite moderne », probablement par opposition aux divers rites écossais, et plus particulièrement au Rite Ecossais Ancien (et) Accepté (R.E.A.A.), définitivement constitué en France en 1804, que nous voudrions consacrer ces quelques observations. En nous plaçant à un double point de vue tout d'abord, il appert que son élaboration est une pièce essentielle de ce que Pierre Chevallier appelait « la polémique des Maçons rationalistes contre la Maçonnerie mystique à la veille de la Révolution » et qu'il prend place dans un contexte international marqué, notamment en Allemagne, par l' « éclectisme » de Francfort. Ensuite, parce qu'il nous a paru représenter la mentalité de bon nombre de Maçons de l'hexagone à la veille de la Révolution et qu'il devait les satisfaire, puisqu'il a perduré, au moins dans les trois premiers grades, jusqu'aux réformes de Murat en 1858, et même jusqu'à la mutation des années 1877. Les deux textes de 1801, Le Régulateur du Maçon et le Régulateur du Chevalier maçon qui concernent, l'un les degrés symboliques, l'autre les « quatre ordres supérieurs suivant le régime du Grand Orient », et, dans leurs ensemble, conformes aux textes de 1786, ont servi d'un puissant relais.

Or, il se trouve que ce rite qui a connu, pendant plus d'un demi siècle, une vaste expansion n'a jamais été sérieusement étudié. Cependant les textes ne manquent pas et forment un « corpus » très homogène qui contraste avec la grande variété des rituels antérieurs, ce qui rend une analyse relativement facile. Or, les historiens de la Maçonnerie des Lumières, que ce soit H.F. Marcy ou P. Chevallier mentionnent à peine l'initiative du Grand Orient, et seulement en tant que conséquence de la mise en ordre administrative tentée et au moins partiellement réussie, après 1773, par le duc de Luxembourg.

Or, il s'agit là d'un rite numériquement important, pratiqué par plusieurs centaines de Loges depuis la fin de l'Ancien Régime, et, ce que l'on oublie trop souvent, par un nombre élevé de Chapitres. En 1789, le Grand Chapitre du Grand Orient comptait 135 Ateliers (80 en Province, 21 à Paris, 11 aux Colonies et à l'étranger, 10 dans les Loges Militaires). En 1812, il y avait 288 Chapitres dans l'étendue de l' « Empire Français ». Sous l'Ancien Régime, le « Rite Français » était donc, tant en Maçonnerie « bleue » qu'aux Hauts Grades, très largement majoritaire. Laissons pour l'heure de côté les rapports de force entre la Maçonnerie symbolique du Grand Orient et celle de la Grande Loge de « Clermont » a peu près élucidés maintenant par Le Bihan, et contentons nous de constater que le Rite rectifié a groupé, au mieux, une dizaine de Chapitres, que la Mère Loge du Contrat Social à Paris, la Mère Loge Ecossaise de Marseille, comptent par unités. Sous l'Empire, la Grande Loge d'Héredom de Kilwining atteint d'après Thory, 26 Chapitres en 1811. Quant aux autres rites, leur activité paraît avoir été limitée à une seule unité (Rite primitif de Narbonne, Chapitre de la Toison d'Or, Rite de la Vieille Bru de Toulouse etc.). Même Thory doit reconnaître (Annales Originis, p. 198) que « il ne serait pas difficile de prouver que le rite adopté par le Grand Orient en 1786 pour les Hauts Grades n'est pratiqué que par la très grande majorité des Loges et Chapitres de France ».

Or, de ce Rite, nous savons peu de choses. En 1949, le Frère Charles Virmaud, alors Grand Orateur Adjoint du Grand Collège des Rites, publia une brochure intitulée Le Rite Français dans laquelle il s'efforçait de démontrer que le Rite (celui de 1949), bien qu'il ne connut ni la Bible sur l'autel, ni l'invocation au GADLU, était fidèle à la tradition maçonnique. De plus, il attribuait au Rite Français, la pratique, par le Grand Collège, des Grades du 18e et au delà, ce qui ne nous parait pas logique. Sans vouloir juger de la validité maçonnique des réformes de 1877 et des années ultérieures, sur lesquelles nous nous sommes déjà maintes fois exprimés, convenons que cet unique travail sort de nos préoccupations.

A l'inverse, la recherche historique contemporaine s'est passionnée pour les divers Rites Ecossais ou pour des personnalités comme Martines, Saint-Martin, ou Willermoz et a fait naître des travaux d'une grande valeur, alors que leur influence sur la Maçonnerie de la fin du XVIIIe siècle et du premier XIXe a été bien moindre que celle de la création, en deux épisodes, en 1786, du « Rite français ». Car, c'est bien d'une création qu'il s'agit. Création que nous pouvons dater de cette même année 1786 et dont nous pouvons suivre l'évolution jusqu'à nos jours aux Grades « bleus » et jusqu'au milieu du XIXe siècle aux Hauts Grades. A notre sens, on ne peut « rétablir » le Rite Français : ou on adopte les rituels de 1786, ou on créé quelque chose de nouveau. Même si, subjectivement, et on en a parfaitement le droit, on lui trouve des insuffisances. On peut penser qu'un Rite est comme les Sept Conciles Oecuméniques de l'Eglise orthodoxe, on l'admet ou on ne l'admet pas, mais il n'est au pouvoir de personne de le changer. C'est, d'ailleurs, ce qui se passe au Rite Ecossais Rectifié ou l'on pratique strictement les grades composés à la fin du XVIIIe siècle. Même l'on pense, avec A. Mellor (qui ne paraît pas connaître les rituels de 1786) qu'au moment du Régulateur, le rite avait déjà connu des « déviations » rationalistes. Déviations par rapport à qui, et par rapport à quoi ? Nous avons affaire à un texte maçonnique qui reflète très largement l'opinion majoritaire du Grand Orient en 1786 - ou à la rigueur en 1801-, personne n'en a jamais discuté la validité ni la « régularité ». Tenons nous en là, et ne commettons pas le péché d'anachronisme, péché contre l'esprit pour les Historiens, le seul qui ne pourra pas être pardonné d'après l'Ecriture...

Mais avant de procéder à l'analyse de ces rituels, quelques mots d'introduction historique seront, nous le pensons, utiles.

L'année même de sa création, le 27 décembre 1773, le Grand Orient ordonnait une révision et une nouvelle rédaction des Hauts Grades. Une commission formée de trois frères éminents, Bacon de la Chevalerie, Stroganoff et Toussaint en fut chargée. En attendant, il ordonnait aux Loges de renoncer à travailler au-delà du 3e degré « ainsi qu'il le faisait lui-même » Thory affirme que les trois avaient « pour instructions secrètes de créer une Maçonnerie nouvelle en écartant tous les degrés qui pouvaient appartenir aux anciens Rites qu'on voulait faire oublier ». Mais le dignitaire du Rite Ecossais Philosophique n'est pas un témoin toujours digne de confiance.

La commission n'aboutit pas. H.F. Marcy pense, et peut être avec raison, que Bacon, déjà élu Cohen depuis 1763, informé dès le 19 juin 1773, de l'existence du Rite Réformé de Dresde (Stricte observance Templière) et de son probable développement en France, rite dont lui-même, puis plus tard Stroganoff devaient devenir dignitaires avant même le Convent des Gaules de 1778, pensait qu'une alliance entre Grand Orient et « Directoires Ecossais » de la Stricte Observance pouvait régler le problème. Bien entendu, nous n'entendons pas ici parler des « traités » de 1775-76, des réticences qu'il souleva, de l'échec final. Les Loges refusèrent de se laisser « rectifier », Conseils et Chapitres conservèrent leur indépendance.

On peut donc penser que l'attitude de Bacon entraîna son retrait et le remplacement de la première commission par une seconde, créée le 24 mars 1776, avec Guillotin, Morin, Brest de la Chaussée et Savalette de Langes, tous hostiles (comme Guillotin), rivaux (comme Savalette) ou, pour le moins indifférents, au Rite Rectifié. Nous savons qu'ils réclamèrent « les connaissances et lumières des Loges » mais sans connaître le résultat de cette enquête. Par contre, il n'est pas douteux qu'ils commencèrent à entreprendre, parallèlement, la réforme des Hauts Grades et celle de la Maçonnerie « bleue », mais ils n'aboutirent pas davantage.

Devant cette carence, le Grand Orient institua, le 18 juin 1782, une Chambre des Grades qui se trouvait, dans son organigramme, sur pied d'égalité avec les autres « Chambres ». Nous ne savons rien de ses travaux, sinon leur aboutissement, début 1786, et l'adoption, en Assemblée Générale, des rituels, tant de la Maçonnerie « bleue » que celle des Hauts Grades (que l'on appelle « Symbolique » dans les textes, alors que ce terme désigne aujourd'hui, au contraire, les trois premiers degrés).

C'est par cette Maçonnerie des Hauts Grades que nous commencerons. H.F. Marcy tout comme P. Chevalier pensent que l'activité de cette chambre n'a pas été étrangère au regroupement des Chapitres qui se produit à partir de 1784. Se crée le « Grand Chapitre » (Grand Chapitre Général, Grand Chapitre Métropolitain) qui rallie, au départ, ce qui restait des Empereurs d'Orient et d'Occident et des Chevaliers d'Orient des années 1760 et qui cherche à se soumettre la Province. Que ce Grand Chapitre ait accepté, en 1785, sans critique, la fameuse « patente Gerbier », document authentiquement faux, prétendant remonter à 1721 et rédigé, à en croire cette mauvaise langue de Ragon, sur la table d'un cabaret parisien, n'a, en la circonstance, qu'une valeur anecdotique. Le fait essentiel est que ce regroupement se soit fait, d'abord officieusement, puis le 17 février 1786, officiellement, sous le patronage du Grand Orient. Désormais, les Hauts Grades seront pratiqués par « Le Grand Orient, en son Grand Chapitre ».

Les cogitations de la Chambre des Grades et la « réunion » du Grand Chapitre avaient abouti à l'élaboration du « Rite Français » à sept degrés. En plus des trois Grades initiaux sur lesquels nous reviendrons, le Grand Orient admettait quatre « ordres » qui, désormais seront seuls reconnus authentiques par lui, à savoir Elu (Elu Secret) - Ecossais (Grand Ecossais ou Grand Elu Ecossais) -Chevalier d'Orient (Chevalier d'Orient ou de l'Epée) - Rose-Croix (Souverain Rose-Croix ou Souverain Prince Rose-Croix).

Sur quels documents les éminents Frères de la Commission et de la Chambre se soit-ils basés ? Une tradition veut qu'ils aient utilisé un rituel de 25 Grades qu'ils auraient synthétisés. Ce n'est nullement impossible, mais il est évident qu'il ne peut s'agir des fameux 25 degrés du « Rite de Perfection », tout d'abord (et c'est là une raison majeure !) parce que nous ne sommes nullement assuré de son existence réelle, ensuite parce que les 7 Grades supérieurs du système ne se retrouvent pas dans le rite français. On ne peut nier à priori une incidence du rite à sept degrés de la Mère Loge Ecossaise de France à l'Orient de Marseille avec ses quatre grades supérieurs - Maître Eu ou des Neuf -(Parfait Maître - Vrai Ecossais Vrai d'Ecosse - Chevalier de l'Epée surnommé Chevalier de l'Orient ou de l'Aigle - Rose Croix - Les titres, on le voit, correspondent sensiblement, encore que l'inspiration en soit sensiblement différente. Il n'empêche qu'avec toute son autorité, le Frère Rouyat considère le rite marseillais comme « aux origines du Rite Français », affirmation qui prête à confusion. On peut penser aussi au « premier rite lyonnais » également à sept degrés, à la Maçonnerie « adhoniramite » de 1781 et à bien d'autres choses.

L'opération réalisée par le Grand Orient et qui, dans une certaine mesure, s'est poursuivie jusqu'à nos jours, a été, on s'en doute, violemment critiquée par l'écossais strict qu'était Thory « il est aisé de voir que ces quatre ordres ne sont que le produit d'une compilation faite dans une multitude de grades pris à contribution pour former leur ensemble. Une singularité, qui probablement avait eu un motif particulier, c'est que le troisième Ordre fut appelé du nom d'Ecossais, pour indiquer sans doute que les nouveaux Grades, contenant la quintessence de toutes les connaissances maçonniques, celles comprises dans le troisième Ordre réunissaient, dans leur entier, les lumières de l'Ecossisme Il affirme (ce qui ne paraît pas évident ! ) que suite à cette réforme, les Chapitres étrangers se fermèrent aux Maçons français, mais n'en apporte qu'une preuve, le discours prononcé en 1802 par l'Orateur de la Loge parisienne « Les Elèves de Minerve », restée fidèle aux anciennes traditions et, par là, exclue en 1801 du Grand Orient. Témoignage suspect donc. Plus sérieux, sinon absolument convaincant, est le même Thory lorsqu'il affirme : « Il est possible que l'orgueil national, plutôt que l'esprit de parti ait contribué pour beaucoup à ce changement... peut-être même crut-il rendre service aux Loges en les débarrassant d'une multitude de grades dont quelques-unes étaient sans but, sans suite, sans ordonnance... » (Annales Originis, p. 69 et sqq.).

On devine que telle n'est pas l'opinion de Ragon (Orthodoxie maçonnique p. 143 et sqq.) qui reproche surtout au Grand Orient d'avoir faite sienne la date de 1721 donnée par la fausse patente

Gerbier et de l'avoir maintenue jusqu'en plein XIXe siècle. Pour le reste, il constate « le but secret du Grand Orient était de s'agréger le Grand Chapitre Général de France dont la régularité originelle lui importait peu. Il voulait s'en servir comme une massue pour anéantir l'écossisme, ou, du moins mettre un terme aux envahissements intolérables et à l'ambition dominatrice des établissements de toute sorte, prétendus écossais. » Effectivement, le Grand Orient, s'il accepte en son sein les Hauts Grades, n'entend pas se faire dominer par eux, comme ce fut bien souvent le cas de l'ancienne Grande Loge et comme, en 1771-72 avait tenté de le faire le Conseil des Empereurs.

Continuons rapidement l'histoire. Grand Chapitre et Chambre des Grades poursuivirent leurs travaux jusqu'à la Révolution et étaient reconstitués en 1799 où le Frère Milly signe en qualité de « Président de la Chambre des Grades ». En 1805, était créé le « Grand Directoire des Rites », puissance « dogmatique » et un « Grand Chapitre » chargé de l'administration des Grades capitulaires. En 1815, lorsque le Grand Orient décida de « reprendre ses droits » sur le Rite Ecossais Ancien et Accepté décision qui a maintes fois été critiquée - fut créé un « Grand Consistoire des Rites » qui devint, en 1826, le « Grand Collège des Rites » toujours existant, mais dont l'organisation s'est, en fait, alignée sur les Suprêmes Conseils de Rite Ecossais.

 L'histoire de l'agonie des Hauts Grades du « Rite Français » n'a jamais été faite. Les différents « tuileurs » du XIXe siècle - dont Vuillaume et Teissier, les plus célèbres, en parlent. Encore, dans sa troisième édition de 1883, le second de ces auteurs, titulaire du 33e grade, met en tête de son volume la « Maçonnerie française comprenant sept grades suivant le régime du Grand Orient de France », en traitant les 4e, 5e et 6e grades de « premier - second - troisième Ordre de Rose Croix ». Encore en 1873, le Chapitre toulousain « l'Encyclopédique » affirmait travailler au Rite Français. En fait, les Grades intermédiaires paraissent avoir reculé dès l'Empire, car nous ne trouvons plus, dans les « qualités »maçonniques indiqués dans les tableaux les qualifications d'Elus, d'Ecossais, de Chevalier d'Orient, si fréquents sous l'Ancien Régime. La plupart des Loges parisiennes influentes et celles des Orients importants s'étant dotées d'Aréopages du 30e degré, le Rite Ecossais a fini par absorber le rite français qui n'est aujourd'hui plus pratiqué rue Cadet, encore que le Grand Collège affirme toujours le posséder. Quelques tentatives de résurrection, au niveau Chapitral, ont été tentées par la Loge Nationale Française. Conclusion paradoxale : les Frères « français » de la rue Cadet travaillent à leur Rite aux trois premiers Grades sous les auspices du Grand Orient et au Rite Ecossais Ancien et Accepté à partir du 4e degré sous les auspices du Grand Collège des Rites. Par contre, les Frères « Ecossais », tant Anciens et Acceptés que « rectifiés » restent fidèles à leur rite tout le long de leur « cursus » maçonnique.

Revenons à la Maçonnerie « bleue ». La Chambre fournit son travail dès le début de 1786 et celui-ci fut adopté par le Grand Orient, en Assemblée Générale le 7 janvier 1786. Un exemplaire existait en 1929 au Grand Collège des Rites et A. Groussier a pu en extraire et publier le rituel d'apprenti. Il semble avoir disparu, en tous cas, on n'en a plus trouvé de traces. Il en existe un second, postérieur puisqu'il mentionne des « changements » à effectuer « depuis que la France est en République ». Le toast au Grand Maître étant supprimé, le texte est postérieur à l'abdication d'Egalité (22 février 1793) et antérieur à la Restauration consulaire, puisqu'il est question seulement de la santé de la « République Française » et de « la conservation et la prospérité de ces armes ». On peut donc hésiter entre n'importe quelle date de 1793 et 1799. Ce texte est semblable, mot pour mot, à celui publié par Groussier, au moins pour le 1er grade. Malheureusement, nous n'avons pu trouver, de ce second manuscrit, qu'une photocopie déposée aux Archives du Grand Orient de France et dont personne n'a pu nous indiquer l'origine.

Existent également, au Grand Collège, des rituels dispersés de chacun des quatre Grades Supérieurs du Rite Français qui, eux aussi, sont de l'extrême fin de l'Ancien Régime ou du Directoire. De plus, l'ensemble de ces documents est peu différent du Régulateur de 1801, oeuvre probable de l'entourage de Roëttiers de Montaleau, bien connu, récemment « reprinté » et dont Corneloup avait déjà dégagé l'originalité. Nous utiliserons donc, pour le Grade d'Apprenti, le texte publié par Groussier en regrettant qu'il n'ait pas jugé utile de poursuivre son oeuvre et pour les autres, le manuscrit du Grand Orient.

Intéressante aussi est la technique d'envoi aux Loges qui dure, théoriquement, jusqu'à Murat. Par circulaire du 10 juin 1786, le Grand Orient établit la règle les Cahiers devaient être « transcrits » et envoyés aux Loges sous forme manuscrite, moyennant une somme de 45 L. Elles recevaient 4 Cahiers pour les trois grades symboliques, un pour le Vénérable, un pour chacun des surveillants et un pour l'Architecte qui étaient envoyés en deux paquets, ouverts en Loge et conservés dans une cassette fermée à clef. Une autre circulaire du 2 janvier 1788 simplifia les formalités. Si la Loge était couronnée par un Chapitre, la méthode d'envoi était la même, mais il en coûtait 60 livres aux amateurs.

Cette trop stricte réglementation fut-elle strictement respectée ? Nous ne savons rien sur le XVIIIe siècle, mais sous l'Empire, les Loges firent des transcriptions illégales, des modifications, voire même des impressions. Le Régulateur de 1801 est la plus célèbre de ces transcriptions, encore que, de l'avis unanime, il ait été parfaitement conforme. Puis, après 1803, les « instructions », les « catéchismes », les « Tuileurs », « Manuels » ou « Guides » se multiplient.

De plus, dès avant 1789, les rituels du Grand Orient connaissaient de la concurrence. Dès 1740, le style « Franc Maçonnerie démasquée »avait fait fureur. Par la suite, et malgré les multiples interdictions des Obédiences, des Frères composaient des rituels. C'est ainsi que le Recueil précieux de la Maçonnerie adonhiramite de Guillemain de Saint-Victor (1781) a été maintes fois réimprimé et a obtenu mieux qu'un succès d'estime.

Les observations faites, il est permis de se demander comment les Frères ont repris les documents que leur envoyait Paris. Avec beaucoup de respect, sans doute, ainsi qu'en témoignent notamment les procès verbaux d'installation des Loges ou d' « ouverture des paquets ».

Une lettre de Décembre 1786 de l'Atelier « Les Amis de la Paix », Orient de Bourges témoigne de la satisfaction des Frères au reçu du texte codifiant les trois premiers Grades « Il y avait longtemps que les Loges régulières de France attendaient de votre sagesse, de vos lumières et de votre sollicitude, un ouvrage uniforme, un guide fidèle de la véritable signification des emblèmes de l'Art Royal.

Chaque Atelier avait ses principes, ses dogmes et sa morale, mais presque tous ces principes, ces dogmes, cette morale étaient disparates et présentaient ici des mots vides de sens, là des histoires ouvrages de l'esprit et de l'erreur dont la source se perdait dans la nuit des temps, de façon que les enfants de la Vraie Lumière voyageaient perpétuellement dans les ténèbres depuis plusieurs siècles. Le temps est enfin venu ou les Vénérables Maîtres n'auront plus qu'un même esprit, le même but, les mêmes principes et c'était à vos soins et à votre zèle que cette heureuse révolution était réservée». PERRONIN (Ch.), Les Francs-Maçons berruyers au XVIIIe siècle, in Recueil des Actes de l'IDHERM - 1978-79, Paris 1980, p. 222). Ce texte témoigne donc du fait que, en 1786, les Loges avaient chacune leur rituel ou leurs petites habitudes. L' « officialisation » de 1786 les a-t-elle supprimée ? C'est probablement douteux. Mais nous n'en avons aucune certitude. Que retenir du texte de Groussier qui nous parle d'une « formule d'initiation » adoptée par le Grand Orient, « prescrite à toutes les Loges de sa correspondance pour maintenir l'uniformité si désirable entre la Fraternité » et précise : « Le Grand Orient de France s'est enfin occupé de la rédaction d'un protocole d'initiation aux trois premiers grades ou Grades symboliques. Il a cru devoir ramener la Maçonnerie à ses usages anciens que quelques novateurs ont essayé d'altérer et rétablir ces premières et importantes initiations dans leur antique et respectable pureté. Les Loges de la correspondance devront donc s'y conformer de point en point afin de ne plus offrir aux Maçons voyageurs une diversité aussi révoltante parce que contraire aux vrais principes de l'Art Royal ». D'autant plus que cette formule sera répétée dans toutes les introductions des rituels imprimés, officiels ou non. Retenons aussi le concept de retour à une tradition oubliée ou oblitérée qui est une permanence au Grand Orient et à propos de laquelle on pourrait dire bien des choses et rappeler que bien des sottises ont été dites.

Arrivons-en maintenant à l'analyse des textes en progressant dans la connaissance maçonnique, démarche qui nous paraît tout à fait légitime. Nous diviserons cette partie de notre travail en deux parties l'une consacrée aux trois Grades symboliques, l'autre aux quatre grades supérieurs. Bien entendu, nous privilégierons l'aspect « idéologique » des rituels, tout en sachant bien que leur aspect « initiatique », pour le moins aussi important, nécessiterait une étude d'une autre ampleur. Aussi ne manquerons nous pas d'y faire allusion.

LES GRADES SYMBOLIQUES

Nous rappelons que nous utilisons ici le texte publié par Groussier pour le Grade d'Apprenti et le document du Grand Orient pour les deux autres Grades après avoir constaté que le rituel Groussier est mot à mot semblable à l'autre document pour le premier, le seul que l'ancien Grand Maître ait publié. L' « avant propos » du Grade d'apprenti définit l'Ordre : c'est une « association d'hommes vertueux et sages dont l'objet est de vivre dans une parfaite égalité, d'être intimement unis par les liens de l'estime, de la confiance et de l'amitié sous la dénomination de Frères et de s'exciter mutuellement les uns et les autres à la pratique de la vertu », d'où l'exigence de n'admettre dans la Loge - c'est-à-dire dans l'ordre tout entier - que des sujets dont on n'ait point « à rougir aux yeux des Maçons de tout l'Univers ».

Suivent de longs « préalables ». L'admission ne peut être arrêtée que « dans la troisième assemblée en comptant celle ou elle aura été proposée » et qu'après un délai de 45 jours - l'unanimité est requise après plusieurs scrutins, des commissaires peuvent être nommés. Après quoi a lieu l'initiation.

Le rituel débute par un nouveau « préalable » : le profane est conduit dans la « Chambre des Réflexions » ou sont « tracées » « des sentences d'une morale pure et des maximes d'une philosophie austère »dont quelques exemples sont indiqués. Ce Frère « préparateur » lui donnera par écrit « les questions suivantes à résoudre ou des semblables » :

-"qu'est-ce qu'un honnête homme se doit à lui-même ?

-que doit-il à ses semblables ?

- que doit-il à sa patrie ? »

Le rituel présente ensuite I' « ouverture » des travaux - vérification de la « couverture » du Temple, mise à l'ordre et tuilage des Frères, âge symbolique, signe et batterie, lecture du procès verbal et « sanction de ]a planche de nos derniers travaux » suivi d'une nouvelle batterie -réception des Frères visiteurs, puis des députations de Loges et des dignitaires, selon un cérémonial très précis.

Nous arrivons ensuite à la réception du profane. Il est dépouillé de son glaive et de ses métaux amené « ni nu, ni vêtu », par les surveillants devant le Vénérable qui lui pose des questions et lui annonce qu'il va subir les épreuves, lesquelles consistent en trois voyages entre lesquels il subit les purifications par l'eau et le feu. On lui fait faire un « acte de bienfaisance », on le menace (simplement) de le faire signer son obligation avec son sang, suit le calice d'amertume, puis le « néophite » amené au bas de l'autel, s'agenouille. Le Vénérable le prévient que l'engagement « ne contient rien qui puisse blesser le respect que nous devons tous à la Religion, notre amour et notre fidélité pour notre souverain, ni le respect dû aux bonnes moeurs », et le postulant « jure sur les statuts généraux de l'ordre et sur ce glaive, symbole de l'honneur, devant le Grand Architecte de l'Univers (qui est Dieu) » de garder les secrets, de secourir ses Frères et de se conformer « aux statuts et règlements de cette respectable Loge », prononce la malédiction traditionnelle et l'invocation : « que le GADLU me soit en aide ». On donne la Lumière, le nouveau Frère est amené aux pieds du « trône » et le Vénérable prononce la formule de réception « À la gloire du GADLU et au nom du G.O.D.F., sous les auspices du souverain Grand Maître ». Après quoi, le Maître des Cérémonies lui apprend le « pas »,le Vénérable lui remet le tablier et les gants, lui communique les « mots, signes et attouchements » et le fait « reconnaître »; l' « Instruction » suit.

Retenons de cette instruction la définition du Maçon « homme libre, également ami du pauvre comme du riche s'ils sont vertueux » - le sens des « trois coups » : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l'on vous ouvrira - la définition des « Trois Lumières » : le Soleil, la Lune et le Maître de la Loge, le nom de la Loge, « Loge de Saint-Jean ».

Le rituel de clôture rappelle simplement l'âge, l'heure symbolique, et se termine par la mise à l'ordre, le signe, la triple batterie et le vivat.

La fin du texte est consacrée au rituel de « banquet ». Le Grand Orient conserver les appellations devenues traditionnelles des ustensiles et des mets - les sept santés (« Le Roy, notre monarque... La Reine, son auguste épouse et... tous les souverains protecteurs des Maçons.. La Prospérité de la France - le Grand Maître, les Grands Officiers, les Grands Maîtres étrangers - les Vénérables », la prospérité de l'Ordre

- le « Très Vénérable », santé « commandée » par le premier surveillant ;

- les 1er et 2e surveillants - les Frères visiteurs - les Frères nouvellement initiés « (s'il y en a) » - les « Maçons répandus sur la terre, tant dans la prospérité que dans l'adversité, à propos desquels le Vénérable dit « adressons nos voeux au GADLU pour qu'il puisse secourir les malheureux et conduire les voyageurs à bon port ». Après quoi on chante en choeur « Frères et compagnons de la Maçonnerie... », on tire une dernière batterie. La cérémonie du « baiser de paix » est « louable ». Mais, avant de clore, le Vénérable fait lire la « planche des travaux de banquet » et demande « s'il n'y a pas de proposition pour le bien de l'Ordre en général et celui de cette Loge en particulier », puis il frappe trois coups de maillet et invite les Frères à se retirer.

Résumons ce que nous avons déjà esquissé il y a quelques années au Colloque de la V.U.B. (Bruxelles 1977). Ce rituel de 1786 frappe surtout par ce qu'il ne contient pas. Rien n'est précisé des objets qui doivent se trouver sur l'autel du Vénérable, sinon une discrète allusion à l'Epée qui consacrera le nouveau Maçon. Ce qui fait qu'il est impossible de savoir si la Bible figure ou non sur le dit autel mais il ne convient pas de tirer des conclusions excessives de ce fait qui n'est peut-être qu'un oubli.

L'absence du Grand Architecte et de sa « Gloire » dans les très simples cérémonies d'ouverture et de clôture des travaux - l'inexistence de prières, sauf à la fin de la rituélie du banquet pour demander au Grand Architecte de bénir les frères voyageurs - l'absence de caractère religieux dans la qualité même du Maçon telle qu'elle est définie dans le préambule - le fait que l'on ne demande pas au postulant quelle est sa confession - la « laïcisation » du Cabinet de réflexions dépourvu de toute résonance mystique - l'absence, dans le questionnaire, des « Devoirs envers Dieu », devenus de fait, purement facultatif - le fait que le candidat, lors de son engagement, pose sa main sur un glaive « qui est à plat et en travers de l'autel » - l'absence du Volume de la Loi Sacrée parmi les Trois Lumières dévoilées au nouveau Frère dès son initiation, tout cela témoigne d'une évolution parfaitement conforme à la mentalité « éclairée » du Siècle des Lumières.

On n'est toutefois pas en droit de parler d'un « agnosticisme » des rédacteurs. Bien que réduit à une portion quelque peu congrue, le Grand Architecte est présent dans l'obligation où il est bien précisé que le GADLU est Dieu. Vision théiste et non déiste puisqu'on prend l'Eternel à témoin du serment et qu'on lui demande son aide pour accomplir les exigences auxquelles on vient de souscrire. Dieu vivant et personnel à qui l'on s'adresse au cours du banquet et à la « gloire » duquel est initié le candidat. Attaches religieuses encore dans le fait qu'on avertit le récipiendaire que son serment ne peut blesser le respect dû à la Religion, et dans certaines expressions de l'instruction, notamment l'emploi traditionnel de « Loge de Saint-Jean » et l'interprétation évangélique des « trois coups ».

Laissons de côté la présence d'éléments empruntés à l'hermétisme dont les plus évidents sont l'existence du Cabinet de Réflexions, inconnu de la Maçonnerie anglaise et la présence, timide il est vrai, des « épreuves », ou à la chevalerie, particulièrement le fait que la consécration a lieu d'abord avec le maillet, mais surtout avec l'épée « symbole de l'honneur » sur laquelle est prêtée l'obligation.

Constatons - pour l'avoir expérimenté - que le rituel d'ouverture et de fermeture, pratiqué en Loge en 1982, n'a choqué personne et que les Frères du Grand Orient actuel s'y sont trouvés parfaitement à l'aise. La même expérience n'a pu être faite - mais le sera ! - pour les autres textes (d'initiation et banquet).

Sur le plan rituel (n'employons pas le barbarisme « rituélique ») nous renvoyons à Corneloup (La Chair quitte les os. Paris, 1968, p. 128 et sqq.). Il note l'unanimité requise pour l'initiation - la simplicité de l'ouverture et de la fermeture des travaux - l'absence d'épreuves physiques et la sobriété des commentaires - le fait que le « serment » ait été remplacé par I' « obligation », mais le mot « serment » est utilisé par la suite - le rite des « épées » lorsque la Lumière est donnée -. Il aurait pu constater aussi que ce qui sépare encore aujourd'hui le rite français du rite écossais -position des surveillants, « interversion » des colonnes et des mots sacrés - absence des bougies autour du Tableau de Loge, rythme des trois coups, existait déjà. Enfin, le fait que le Vénérable ne s'adresse au 2e surveillant que par l'intermédiaire du premier, disparu en 1887.

A partir des années 1730 où le Grade de Maître finit par s'imposer, - rappelons qu'il était inconnu d'Anderson en 1723 - celui de compagnon qui n'achève plus le cursus de la Maçonnerie symbolique fait problème. Et, au fond, un problème qui, jusqu'à nos jours n'a jamais été que mal résolu et de façon différente selon les rites. Il arrivait d'ailleurs souvent, au XVIIIe siècle, que l'on élevât les profanes directement au Grade de compagnon, (« Apprenti et compagnon ») ou que certains éléments rituels (l'escalier à vis, les « cinq points ») se sont trouvés, selon les textes, tantôt au 2e grade, tantôt au 3e. Ce qui risquait d'aboutir à un certain vide symbolique.

Conformément à une tendance dominante dans la Maçonnerie de la fin du siècle, le Rite Français a bien soin de séparer les trois Grades. On ne peut être compagnon qu'après avoir assisté à 5 « Loges d'instruction »et il faut avoir « 23 ans accompli » et maître qu'après « sept assemblées » et 25 ans. A chacune des deux promotions a lieu un vote, réservé aux titulaires du Grade postulé et un « examen » ou même deux « Le Vénérable lui fera plusieurs questions tirées du Grade d'apprenti », le grade est basé sur le chiffre 5 - cinq pas, batterie de cinq, cinq « degrés mystérieux du Temple » qui sont symbolisés ici par les cinq marches que doit franchir le postulant avant de prêter son obligation, et, surtout, les cinq « voyages » qu'il doit accomplir, les cinq principaux signes, les cinq ans d'âge - tout ceci étant parfaitement traditionnel. S'ajoute l'idée, sans cesse rappelée, qu'il faut, symboliquement, cinq années d'apprentissage qui sont évoqués dans les voyages.

Ces voyages marquent une nette prédominance de l'opératif. A travers les outils maillet et ciseau, puis compas et règle, règle et levier, équerre et règle - le postulant apprendra les progrès qu'il est censé avoir effectué dans la technique des matériaux - « dégrossissement » à l'aide du maillet et du ciseau, de la pierre brute, puis, éléments de Maçonnerie pratique, c'est-à-dire tracer des lignes sur les matériaux dégrossis, « conduire des pierres et des matériaux », construction et élévation des bâtiments, enfin, théorie, dans le cinquième voyage au cours duquel le postulant, les mains libres « doit employer cette année à l'étude de la théorie ».

Bien entendu, le commentaire effectué par le Vénérable après chaque voyage s'accompagne de considérations morales : on ne peut se dispenser du travail « dur et pénible du maillet et de la conduite attentive et pieuse du ciseau » - l'ignorance est notre premier apanage, mais l'éducation « nous ouvre le chemin des sciences » - le levier « supplée à ce qui manque de forces naturelles » - les hommes « obtiennent » une « supériorité sur leurs semblables par le zèle, l'assiduité et l'éminence de leurs connaissances » - « Livrés à nous mêmes », nous sommes « bientôt détournés... du chemin de la vertu à moins que des efforts continuels, une étude constante ne nous tiennent en garde contre la séduction le vice et la fougue des passions ».

On voit dans ce rituel, l'absence à peu près totale de la tradition chevaleresque. Une trace toutefois contrairement à nos habitudes actuelles, les Frères portent le glaive au moment de l'introduction du récipiendaire et lors de son obligation, laquelle est faite à la fois par l'épée et par le maillet (on frappe cinq coups sur l'épée). Enfin, l'ésotérisme en est totalement absent. L'aspect « spiritualiste » reste sensiblement le même qu'au premier degré. On n'invoque le Grand Architecte, ni à l'ouverture des travaux, ni à sa fermeture. L'obligation est prêtée devant lui et la « consécration » est faite à sa Gloire. Une évocation est faite lors du « premier voyage » où l'on rappelle que la finalité de l'Ordre est de « construire un Temple élevé au Grand Architecte de l'Univers ». Mais nous le retrouvons dans l'interprétation de l'Etoile « mystérieuse » emblème « du Génie qui élève aux grandes choses et, avec plus de raison encore, elle est le symbole de ce feu sacré, de cette portion de Lumière divine dont le GADLU a formé nos âmes, aux rayons de laquelle nous pouvons distinguer, connaître et pratiquer la vérité et la justice ».

Quant à la lettre G., le rituel donne les deux interprétations « grandes et sublimes idées ». L'un est le monogramme d'un des noms du Très Haut, source de toute lumière, de toute Science », l'autre étant le mot Géométrie. A noter qu'on ne précise pas ici, à l'inverse de ce qui existe dans d'autres rituels de l'époque, que le nom du Très Haut est « God »et que la Géométrie est la « cinquième des sciences » selon une interprétation du canon médiéval (d'anciens manuscrits parlent de la septième).

Comme il se doit, le mot sacré et le mot de passe sont « vétero testamentaires ». L'Instruction reprend les deux sens de la lettre G., insiste sur les Colonnes, définit la Loge, sa forme, ses dimensions, les Trois piliers, les Trois ornements(« L'Etoile flamboyante est l'emblème du GADLU qui brille d'une lumière qui n'emprunte que de lui seul »), les Trois bijoux mobiles et les Trois bijoux immobiles dont est donné une interprétation morale, la description du « Maître » habillé d' « Or et d'Azur » - l'or signifiant la Richesse et l'azur la Sagesse, deux dons que le GADLU accorda à Salomon. Notons encore une fois que le Volume de la Loi Sacrée n'est pas mentionné.

On constate tout d'abord qu'il s'agit là d'un véritable rituel élaboré, plus complexe que tous ceux que nous connaissons. Pour Pérau (1740), on se contente d'apprendre au postulant le sens du signe « pectoral », celui de la lettre B et l'opposition entre la pierre brute et la pierre taillée, le rituel de la Grande Loge Ecossaise de Marseille connaît bien les cinq voyages, mais ils sont faits sans commentaires, il ignore l'Etoile flamboyante. La Maçonnerie adhoniramite connaît la lettre G. « géométrie, cinquième des Sciences », et interprète l'Etoile flamboyante comme « le centre d'où part la Vraie Lumière », et évoque Jean Baptiste.

Dans notre rituel, l'adhésion au GADLU reste aussi parfaitement entendue qu'au grade d'Apprenti. Par contre, la rationalisation apparaît très nette dans le retour vers l'opératif, la tentative de justifier les cinq années de compagnonnage par une progression technique, enfin et peut 'être surtout la quasi disparition du caractère chevaleresque de l'Ordre et l'occultation complète de l'ésotérisme, l'un et l'autre relayés par des considérations morales qui se développeront au XIXe siècle.

Le Grade de Maître a toujours fait problème, car nous n'en connaissons pas les origines authentiques et il n'est pas lieu, ici, de résumer les multiples hypothèses émises à ce sujet. De toute façon, la Maîtrise

- à l'inverse des deux premiers grades - bénéficie d'une « légende d'ordre » autour de laquelle il est permis de broder, que l'on peut interpréter de façons diverses, que l'on peut présenter au postulant un peu selon son gré, mais qui n'en demeure pas moins intangible et universelle La légende de l'Architecte Hiram constructeur du Temple de Jérusalem, mis à mort par trois « mauvais compagnons » alors qu'il inspectait les travaux, la « quête » de son corps par les Maîtres envoyés par Salomon, la découverte de l'Acacia, puis du corps. Ce psychodrame, parlé ou vécu de façons diverses, est un des éléments du fond commun de la Maçonnerie, tout autant que l'explication finale : Hiram ressuscite symboliquement dans le nouvel admis à la Maîtrise.

Bien que d'inspiration vétero testamentaire, le Grade est probablement plus ésotérique que véritablement chrétien, encore que ses auteurs anonymes ont très visiblement sans cesse côtoyé la peur du blasphème (mort d'Hiram : mort du Christ, résurrection d'Hiram résurrection du Christ). Ils l'ont évité en précisant qu'Hiram est bien mort (« La Chair quitte les os ») et que ce n'est que d'une manière symbolique qu'il revit en nous. Il est probable que c'est pour éviter ce genre d'accusation (qui pouvait mener loin sous l'Ancien Régime), que, dans le Grade, la présence divine est plutôt discrète. Toujours pas d'allusion dans l'ouverture ou la fermeture des travaux - on parle à deux ou trois reprises de « l'Eternel »ou du « Roi des Rois » dans le récit de la construction du Temple -. Comme aux autres Grades symboliques, le serment est prêté « en présence du Grand Architecte de l'Univers », on lui demande son aide et la consécration faite à sa Gloire. Ce que nous connaissons déjà. Quelques autres allusions - lors de la remise du « tablier » (blanc à bordure bleue), le Très Respectable donne l'interprétation suivante (qui a disparue depuis) : « La couleur bleue dont il est bordé doit vous rappeler sans cesse qu'un Maçon doit tout entendre d'en haut et que c'est en vain que les hommes prétendent construire si le Grand Architecte ne daigne construire lui-même ».

L'emploi de I' « ancien mot de Maître » - ici exprimé par le terme « Jehovah » ou Jehova - est traditionnel et déjà mentionné par Pérau (1740). Mais ici, il y a nouveauté, et, à notre sens, involution à partir des Grades Supérieurs - « Ecossais », voire Rose Croix - le nom de l'Eternel est gravé dans le centre d'un triangle surmontant l'Acacia déposé sur le tombeau d'Hiram. Ce Rite est en étroite relation avec la mutation de la « parole » qui était I' « ancienne parole » ou l' « ancien mot de maître » dans Pérau, et qui signifie, en Hébreu, l'Etre Suprême » dans Guillemain de Saint-Victor. Parfaitement illogique si on songe qu'elle a été « perdue » et qu'on la retrouvera aux Grades' ultérieurs. Plus raisonnable, lorsque les Maîtres qui ont conduit la quête décident de changer le mot « Il se pourrait que les assassins eussent, à force de tourments, arraché de notre Respectable Maître le mot et le signe de Maître, n'êtes-vous pas d'avis que le premier signe que l'un de nous fera et le premier mot qu'il prononcera, si nous trouvons le corps d'Hiram, soient désormais le mot et le signe de reconnaissance... ».

Il y a donc un effort de rationalisation du rite dans lequel cependant les auteurs du texte s'efforcent de conserver le caractère ésotérique tout en le rendant intelligible dans une dialectique « éclairée » et souvent moralisante. Le récipiendaire doit être conduit dans la chambre des réflexions « sur les murs de laquelle on aura placé des maximes analogues à la réception » et le Frère préparateur lui aura tenu un discours « sensé, sérieux et moral », la mise en scène est dramatique sans plus éclairage sourd, Frères vêtus de noir, chapeau en tête, glaive en main : « cela doit se faire dans le plus grand silence, avec un appareil imposant, de manière à imposer au Récipiendaire quelque inquiétude sur la conduite qu'il a tenue et sur les légèretés qu'il a pu se permettre ». Ce désir d'aboutir à un examen de conscience du postulant se développe dans les deux phrases prononcées par le Très Respectable lors des trois voyages « La vie de l'homme ici bas n'est qu'un passage » - « chaque instant nous mène à notre fin dernière. Le vrai Maçon ne la craint ni ne la désire », mais la scène du « tablier tâché de sang » disparaît.

Le reste de la cérémonie est assez conforme aux autres rituels du XVIIIe siècle, même s'il s'est quelque peu enrichi depuis 1740 présence d'un Frère (en principe le dernier Maître reçu) « couché à terre avec la jambe gauche étendue, la droite pliée en équerre, le genou élevé, le bras gauche étendu et le droit à l'ordre de compagnon », position e acrobatique » dont la raison profonde, qui se confond probablement avec les fameux « Cinq Points », reste mystérieuse, récit de la construction du Temple et du meurtre d'Hiram, rythmé par les « trois pas mystérieux »effectués « au-dessus de la représentation » (c'est-à-dire du cercueil) et au cours duquel le récipiendaire reçoit successivement deux coups de rouleau en papier et un coup de maillet avant d'être à son tour couché dans la position déjà mentionnée, le premier Hiram s'étant discrètement éclipsé au moment du troisième pas du postulant.

L'épisode coupe le psychodrame, puisque, à la mort d'Hiram, succède la recherche de son corps. Ici, le Très Respectable dirige les opérations, qui aboutissent à la découverte de l'Acacia et à la promesse de changer le « mot et le signe de reconnaissance » du Maître. Le postulant est tellement assimilé à Hiram que le Très Respectable fait le signe d'horreur dès qu'il a découvert le voile. Suivent les deux vaines tentatives pour le relever par Jakin et Boaz. La conclusion est très « mutualiste » : « Ne savez-vous pas que vous ne pouvez rien sans moi et que nous pouvons tout à nous trois ». Puis c'est le relèvement du récipiendaire par les fameux « cinq points » que d'autres rituels rattachent au grade de compagnon et à propos desquels on a beaucoup glosé. Contentons-nous de noter que le Rite est resté fidèle à cette tradition, se contente de la réaliser sans chercher à l'expliquer.

Suit l'obligation par le glaive et non par le maillet (unique trace « chevaleresque »), l'explication du signe, du mot sacré, du mot de passe, de l'attouchement, du « signe de détresse » (non désigné ainsi), on rappelle au postulant que, « comme maître, vous vous appellerez Gabaon », expression assez dépourvue de sens si elle ne constitue une attente des Grades Supérieurs. On lui rend son chapeau et il se couvre « cet usage très ancien annonce la liberté et la supériorité. Jusqu'ici vous avez servi comme Apprenti et Compagnon, vous allez commander, mais craignez d'en abuser ». Le Très Respectable termine en racontant et en interprétant la quête d'Hiram avec des considérations morales. A noter ce texte :

« Pour peu que vous ayez réfléchi aux différentes circonstances qui ont accompagné votre réception, aux Grades auxquels vous avez été admis, peut-être aurez vous remarqué quelques points qui paraissent se contredire, ou du moins n'avoir pas entre eux une parfaite connexité, suspendez encore votre jugement à cet égard. Cette diversité vient de celle des objets que les trois premiers Grades vous présentent. Ils sont les points fondamentaux de toutes les connaissances maçonniques. Vous verrez, par la suite, à force d'études et de recherches, ces contradictions apparentes s'évanouir... ».

Cet appel à des connaissances supérieures se retrouve un peu plus loin. (Ces épreuves) « sont encore des emblèmes allégoriques d'une infinité de connaissances qu'une étude profonde peut seule vous procurer et que je ne puis, ni ne doit vous communiquer ».

Dernier point enfin, la brièveté du « catéchisme » qui contraste avec la volubilité d'autres rituels. Il insiste sur l'Acacia - La Chambre du Milieu - l'escalier - le nom de l'Eternel gravé dans le Triangle. La perte de la Parole Perdue et le sens de la Parole Substituée, les « cinq points parfaits de la Maîtrise - le signe de détresse et le sens du terme « enfants de la veuve », le nombre sept et le mot de passe.

Fidèle aux traditions anciennes, le Grade de Maître au Rite Français - et c'est sans doute son originalité par rapport au rituel actuel qui voit dans ce degré un achèvement - est, en grande partie, un épisode, un passage. Au Troisième, le Temple n'est pas encore construit.

 

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