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3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 22:20

Panorama de la France prérévolutionnaire

Pour saisir les événements qui vont suivre et tenter de comprendre le comportement souvent choquant de celui qui deviendra Philippe-Egalité Grand Maître des francs-maçons il est nécessaire de procéder à un constat de l’état de la France prérévolutionnaire des années 1770.

Le renouveau démographique permet une population de prés de vingt-huit millions d’habitants, nous hissant au premier rang de l’Europe. Par comparaison la Russie immense n’en a que vingt-trois, l’Espagne onze et l’Angleterre neuf. Les « jeunes », ceux qui auront vingt ans en 1789 ont décuplé.

L’espérance de vie passe enfin à vingt-huit ans. La population est à 85% rurale. Cela n’empêche pas le développement de grandes villes. Lyon dépasse les 120 000 habitants, Marseille 100 000, Bordeaux 70 000. Metz, Nîmes, Strasbourg, Orléans, Amiens oscillent entre 50 000 et 35 000 âmes.

Quant à Paris, c’est une population de 600 000 personnes qui en fait une mégapole pour le temps, seulement dépassée par Londres avec prés de 800 000 londoniens. Paris est le centre du monde civilisé tant littéraire que scientifique. Un réseau de trente-deux académies provinciales qui communiquent entre elles permet de commenter et de diffuser les plus récentes découvertes et souvent les idées les plus novatrices.

L’économie du pays reste terriblement fragile après la faillite du système Law. Une mauvaise récolte qui fait flamber le prix du pain et paralyse l’activité, peut générer un « mouvement social ». La fiscalité reste « un labyrinthe inextricable » dans lequel les historiens actuels se perdent encore. La seule certitude est qu’elle demeure, malgré les efforts réels de quelques financiers, pesante, inefficace et surtout effroyablement injuste. L’état, le roi donc, vivait du rapport d’impôts directs et indirects.Pour simplifier considérons que la plupart des taxes directes sont acquittées par les roturiers. La noblesse paye « l’impôt du sang » en se battant pour le pays et en levant des troupes. Le clergé considère que, chargé de l’éducation et de la charité publique il n’a pas à être imposé. L’Eglise condescend à une participation volontaire, purement bénévole le « don gratuit » qu’elle acquitte tous les trois ans et encore non sans discuter. Les taxes indirectes, dont la perception est cédée à des compagnies privées sont encore plus mal perçues. Dans ce que nous pourrions appeler le domaine de la culture il nous faut constater que tout bouge. Si dans les années 1685 seulement 29% des hommes et 14% des femmes savent lire le taux passe à 47% et 27% un siècle plus tard.

La grande évolution dite philosophique est le passage au développement d’idées modernes en opposition à la coutume et à la tradition. Les « Lumières » viennent bouleverser une société qui vénérait tout ce qui était ancien « du seul fait de son origine immémoriale. » Les idées directrices sont :

- croyance en un progrès infini des sciences et de l’humanité, faisant reculer les ténèbres de l’ignorance,

- confiance en l’observation et l’expérience,

- aspiration au bonheur individuel,

- souci d’un nouveau système éducatif pour les enfants (Rousseau, Mme de Genlis),

- apologie de la raison contre la foi et la révélation biblique,

- lutte contre la « superstition » de la religion, surtout catholique,

- appel à la tolérance contre le « fanatisme » de l’Eglise,

- régénération de la société.

Il est impératif de réaliser que dans son ensemble l’audience des Lumières reste limitée. La province rurale et la classe paysanne (plus de 85% de la population) restent fidèles à l’Eglise. La pratique religieuse est assidue pour 98% des habitants du royaume. Ces idées ne prendront un sens prémonitoire qu’à posteriori. Il ne faut pas oublier que si Voltaire récuse la monarchie de droit divin, il reste partisan de la monarchie absolue. Il soutiendra, à la différence du duc de Chartres, le « coup d’Etat » de Maupeou. N’oublions pas que le mot absolutisme n’a été forgé qu’en 1797, huit ans après la disparition de l’Ancien Régime.

Louis Philippe Joseph d’Orléans, duc de Chartres puis duc d’Orléans, pair de France.

Nous entrons maintenant dans la franc-maçonnerie moderne. J’entends par-là que la maçonnerie traditionnelle contemporaine française que nous pratiquons actuellement à la G.L.N.F. est la descendante directe de l’organisation administrative et de la synthèse rituelle, qui vont émerger des travaux du Grand Orient de France de cette fin du XVIII° siècle.

.Louis Philippe Joseph d’Orléans n’est à sa naissance le 13 avril 1747, au château de Saint- Cloud que duc de Monpensier. Il est surtout prince du sang. Arrière-petit-fils du Régent, il descend par sa mère d’une fille de Louis XIV et de Madame de Montespan Mademoiselle de Blois. Comme nombre de ses devanciers il fait très tôt preuve d’un goût prononcé pour la carrière militaire récompensé par une charge de colonel du régiment de Chartres-Infanterie en mars 1752, il n’a pas encore cinq ans.

Nous devons préciser que le décès de son grand-père vient de faire de lui le nouveau duc de Chartres.

Le nouveau Grand Maitre est un « prince du sang ».

Il poursuit sa fabuleuse carrière en devenant colonel de Chartres-Cavalerie en 1764. Il épouse, le 5 avril 1769 à Versailles, Louise Marie Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, petite-fille du comte de Toulouse lui-même bâtard légitimé de Louis XIV et de Madame de Montespan, qui reçoit le fabuleux héritage du duc de Penthièvre. Sa fortune alliée à celle de sa femme fait de lui un des princes les plus riches du royaume. Au cours de ses noces il scandalise les vieux courtisans par son mépris pour l’étiquette. Il allie les opinions philosophiques du XVIII° siècle aux moeurs dissolues de la Régence. Son opposition au chancelier Maupeou lui vaut d’être exilé dans ses terres par Louis XV ce qui ne l’empêche pas, grâce à l’appui du duc de Montmorency-Luxembourg de succéder en juin 1771 au duc d’Antin d’autant que son attitude frondeuse attire la sympathie de nombre de Grands.

Après la grande maîtrise du comte de Clermont c’est de nouveau un prince du sang, mieux encore ; c’est le premier prince du sang qui devient Grand Maître. Nous allons y revenir.

A l’avènement de Louis XVI Chartres reparaît à la cour. Bientôt la jeune Marie-Antoinette le prend en aversion puis le déteste ce qui ne l’affecte pas mais va le gêner. Il espère que son beau père, le duc de Penthièvre, sollicite pour lui la survivance de sa charge de grand amiral de France, il se prépare en embrassant une carrière d’officier de marine.

Il embarque donc sur le vaisseau l’Alexandre comme garde-marine (enseigne) en 1772. En 1776 il est promu lieutenant général des armées navales (contre-amiral, chef d’escadre).Il embarque alors sur le Saint-Esprit Le 27 juillet 1778 lors de la bataille au large d’Ouessant il fait preuve de courage et se montre fin manoeuvrier mais les navires anglais parviennent à s’échapper. Ce demisuccès lui attirera l’estime des uns et les reproches des autres. Il poursuit sa carrière d’officier de marine mais son beau-père est persuadé que Chartres veut le dépouiller de sa charge de grand amiral. Il écrit alors, dans un souci d’apaisement, à Louis XVI qu’il renonce à sa carrière sur les mers tout en le priant de créer pour lui une charge de colonel général des hussards et des Troupes légères le 18 novembre 1778. Cette fonction est purement honorifique Le roi accepte et met fin ainsi à sa carrière militaire.

Profondément froissé il cesse alors de paraître à la cour puis part pour l’Angleterre. Comme Voltaire il s’éprend de ce pays et de ses moeurs. Il se lie avec le prince de Galles, futur George IV, encore plus libertin que lui. A son retour en France il introduit la mode des courses de chevaux et celle de la simplicité des vêtements.

Après la carrière militaire, la vie publique.

Il n’y a de fortune qui, quand son possesseur s’applique, n’arrive à disparaître et sur ce point le duc de Chartres s’est considérablement appliqué. Un train de maison plus que dispendieux, un goût prononcé pour les collections les plus onéreuses, une prodigalité sans égale, une inadaptation chronique pour la gestion ont raison de la plus grande partie de son patrimoine. A la mort de son père en 1785 il hérite le titre de duc d’Orléans. La succession grevée de nombreuses dettes et les spéculations immobilières ne le lui permettent de retrouver sa fortune d’antan. Même la construction des galeries du Palais-Royal très fructueuse au point de vue pécuniaire n’y suffit pas, tant sa prodigalité et sa générosité, à des fins politiques, sont grandes La cour s’en indigne plus par jalousie et pour plaire à la reine que par sens de la probité.

En 1787 Chartres maintenant Orléans devient membre de l’Assemblée des notables. Il en profite pour interpeller, lors du lit de justice du 19 novembre, le roi. Il lui déclare que le droit de voter des impôts n’appartient qu’aux états généraux. Il est aussitôt exilé, le 21 novembre, dans sa terre de Villers-Cotterets. Il n’en revient le 23 mars 1788 exactement dans les mêmes dispositions. Comme s’annoncent les états généraux il se fait nommer par la noblesse de trois « circonscriptions », Paris, Villers-Cotterets et Crespy-en-Valois. Il choisit cette dernière car c’est celle qui demande le plus de réformes. Le 4 mai, à Versailles, une procession précède l’ouverture des états généraux. Belle occasion pour Orléans de provoquer le régime. Il défile avec le tiers-état. La foule l’acclame. La reine manque de s’évanouir de colère. Il souhaite que les trois ordres soient alliés en une chambre unique et, suivi de 46 députés de la noblesse il se réunit le 25 juin au tiers qui vient de se constituer en Assemblée nationale. Le peuple promène son buste en triomphe ce qui est particulièrement apprécié par la reine !

Les jardins du Palais-Royal où se réunissent les orateurs populaires, deviennent un centre d’agitation. Cette agitation est soutenue sinon orchestrée par un nouvel agent du duc d’Orléans. Cet officier d’artillerie, de petite noblesse récente, à l’avancement digne de la marche d’un escargot (il restera capitaine 17 ans) partage les idées du prince et se met à son service en 1788, après avoir quitté l’armée. Il excelle dans l’invention et l’organisation de ce que nous appellerions actuellement les coups tordus. Il est franc-maçon. Il participe activement à l’élaboration de la marche sur Versailles du peuple de Paris les 5 et 6 octobre, rédige avec Brissot la pétition à l’origine de la fusillade du Champ de Mars et j’en passe ! La postérité reconnaît en lui l’homme de lettre plus que le politique ou le militaire puisqu’il se nomme Pierre Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses.

Philippe Egalité.

Dans les premiers temps de la Révolution, le duc d’Orléans se trouve incontestablement à la tête d’un parti qui ne recule devant rien pour lui faciliter l’accès au trône. Sa haine pour Marie- Antoinette et pour la cour est réelle. Il rencontre Mirabeau qui cherche un prétendant pour personnifier la révolte. Ce dernier est déçu de la rencontre. Lamartine rapporte qu’il s’écrie : »Ce jean-foutre ne mérite pas la peine qu’on se donne pour lui. »

Il poursuit son escalade révolutionnaire. Membre du club des Jacobins, il est élu député à la Convention nationale et doit changer de nom et choisit, avec déplaisir, celui de Philippe Egalité. Sous la pression de la Montagne il vote la mort de Louis XVI, cette lâcheté dégoûte jusqu’à Robespierre qui s’exclame : » Il était le seul qui pouvait se permettre de ne pas voter la mort » Il n’est pas à un reniement près d’autant qu’il lui reste à renier la Franc-maçonnerie. Il ne va pas tarder à le faire.

Les événements qui troublent le royaume depuis 1789 ne peuvent pas épargner la francmaçonnerie.

Les esprits sont troublés et le trouble augmente avec le temps. Fidèles au roi qui règne encore les maçons font des dons à l’Assemblée nationale pour aider la patrie. Mais dès 1790, le Grand Orient se demande si « pendant que tout respire l’égalité, pendant qu’on se plaît à en répandre les principes, la Maçonnerie n’aurait pas à se plaindre d’être négligée ». Les dettes du G. O. s’aggravent. Les loges oublient l’engagement solennel de subvenir à ses besoins. En 1792 la correspondance entre le G. O. et ses loges se ralentit. Dans une circulaire du 24 janvier 1793 où figure encore le sceau orné des trois fleurs de lys alors que le roi a été guillotiné le 21, l’Ordre demande à ses membres de conserver les rites, les documents dont ils sont dépositaires et de ne pas livrer à l’abandon leurs archives.

On sent à ce moment, dans les quelques ateliers qui subsistent, la différence qu’il existe maintenant entre les frères roturiers et les frères aristocrates, surtout dans les loges militaires. Le duc de Montmorency-Luxembourg a émigré dès le 15 juillet 1789 et mourra au Portugal, dans son lit. Il est remplacé à la direction de l’ordre par le président de la Chambre d’Administration, Tassin de l’Etang guillotiné avec son frère, maçon comme lui le 3 mai 1794. Le duc d’Orléans, toujours Grand Maître en titre ne se manifeste pas depuis longtemps.

Philippe l’Apostat.

Encore une fois je cite Pierre Chevallier :

Le dimanche 24 février 1793 le Journal de Paris publie dans un supplément à son numéro 55 la lettre du régicide Egalité au journaliste Milcent :

« Paris, ce 22 février 1793, an II de la République.

« J’ai vu, citoyen Milcent, dans votre bulletin du 20 de ce mois, les inquiétudes qu’a conçues votre correspondant de Toulouse, sur ce que trois ou quatre Loges de Francs-Maçons y ont repris leurs travaux ; et sur ce qu’on a fait recevoir Maçons une partie de l’état-major. Je ne puis, malgré ma dignité de Grand-Maître vous donner aucun renseignement sur ces faits qui me sont inconnus ; mais je veux vous mettre en l’état de répondre aux réflexions et considérations relatives à moi, qu’a mêlées votre correspondant à ses récits vrais ou faux.

« Tu sais, dit-il, qu’il a couru un bruit dans toute la France, que le citoyen Egalité, Grand- Maître de toutes les Loges, avait un grand parti à Paris.

En effet dès le mois de juillet 1789, le parti de la Cour répandit ce bruit qu’il croyait apparemment utile à ses vues. Un ramas de calomniateurs contre-révolutionnaires s’en empara au mois d’octobre de la même année ; et depuis un parti d’intrigants a essayé de le rajeunir, j’ignore à quelle fin[…].

« […] Quoiqu’il en soit, voici mon histoire maçonnique Dans un temps, où, assurément, personne ne prévoyait notre révolution, je m’étais attaché à la franche-maçonnerie qui offrait une sorte d’image de l’égalité, comme je m’étais attaché aux parlements qui m’offraient une sorte d’image de la liberté ; j’ai depuis quitté le fantôme pour la réalité. Au mois de décembre dernier, le secrétaire du Grand-Orient s’étant adressé à la personne qui remplissait auprès de moi les fonctions de secrétaire du Grand-Maître pour me faire parvenir une demande relative aux travaux de cette société, je répondis à celui-ci en date du 5 janvier :

« ‘’ Comme je ne connais pas la manière dont le Grand-Orient est composé, et que d’ailleurs je pense qu’il ne doit pas y avoir aucun mystère ni aucune assemblée secrète dans une République, surtout au commencement de son établissement, je ne veux plus me mêler en rien du G : . O :. ni des Assemblées de Francs-Maçons…’’

« Je reviens à votre correspondant ; il dit : ’’ Il a couru ici un bruit, qui peut être faux que cet Egalité était à Toulouse pour visiter les départements.’’ Comme depuis le commencement de la Convention Nationale, je n’ai jamais été trois jours sans assister à ses séances, il sera clair, même pour le correspondant, que je n’ai pas fait de voyage à Toulouse ; je n’en dirai pas davantage sur cet objet.

Mais il dit encore : ‘’ Tu sais aussi peut-être que les aristocrates disent tout haut qu’ils veulent la Liberté…et l’EGALITE ; et ce mot Egalité imprimé en petites capitales, me désigne…évidemment à l’aide d’un calembour.

« Assurément, […] si c’est moi que les aristocrates […] veulent et désignent dans leurs voeux […] je suis bien aise d’avoir cette occasion de les prévenir publiquement que s’ils veulent de moi, je ne veux point d’eux ; et j’ajoute que je ne veux pas davantage de tout parti, société, attroupement, intrigue ou conciliabule qui aurait le projet de me faire avoir ou partager un pouvoir quelconque.

« Je vous prie, citoyen Milcent, de faire parvenir cette réponse à votre correspondant par la voie de votre journal.

Je suis votre concitoyen… »

Avec un tel sens du reniement le bon prince mérite aussi le titre de « Philippe l’Apostat » !

Le rôle du duc de Montmorency-Luxembourg.

Découvrons maintenant sa véritable « histoire maçonnique ».Cette histoire pourrait se

nommer « Les Talents Gâchés ».

Comme nous l’avons vu tout sourit au jeune duc de Montpensier devenu duc de Chartres en 1752. Le schisme de 1758, l’interdiction de 1767 rendent obligatoire une réaction que seule la disparition du Grand Maître autorise car jusqu’en 1814 il est élu à vie. C’est là que nous voyons apparaître le duc de Montmorency-Luxembourg. Anne-Charles-Sigismond de Montmorency, marquis de Royan, duc d’Olonne, de Châtillon-sur-Loing, duc de Piney-Luxembourg, premier baron chrétien de France, pair du royaume, maréchal de camp.

Il est né en 1737 et noblesse oblige entame en 1748, il a 11 ans, une carrière militaire comme lieutenant en second qu’il terminera en 1780 à 43 ans comme maréchal de camp. Si son goût personnel ne le porte pas vers cette activité il sait s’adapter. Séduit par les « Lumières » et par les philosophes il se fait accorder par la Grande Loge de France les patentes nécessaires à la constitution d’une loge dans son régiment du Hainaut, Saint-Jean de Montmorency-Luxembourg. Il y est initié le 12 juin 1762 et en prend la maîtrise. Il y passe la vie heureuse des ateliers de province, loin des Assemblées de Paris. Il n’a d’autre titre maçonnique que Maître de Loge ; mais il n’a aucune difficulté pour approcher le comte de Clermont dont il partage le rang et les idées politiques d’opposition au gouvernement de Louis XV. L’un et l’autre souhaitent plus de rigueur dans le recrutement des frères.

L’histoire imparfaite de la fondation du Grand Orient n’a pas pu établir son degré de connivence avec Clermont dans leur désir de sauver la Grande Loge de l’anarchie. Clermont l’a-t-il chargé d’initier et de former Louis Philippe d’Orléans ? On ne sait. Toujours est-il qu’il est élu Administrateur spécial le 24 juin 1771 et le restera malgré ses démissions refusées de 1784 et 1788 jusqu’à son émigration le 15 juillet 1789. Il recompose lui-même sa loge de Saint-Jean de Montmorency-Luxembourg avec des frères qui, en août 1773, fournirent la majorité des grands Officiers et Officiers d’honneur du Grand Orient. Il a sa garde rapprochée, il peut alors construire. Il va s’y employer sans conflit majeur avec le futur Grand Maître qui affiche un désintérêt croissant pour la Haute administration du G :. O :. .

Les débuts du G.O D.F.

Dès son élection le 24 juin 1771, huit jours après le décès du comte de Clermont le duc de Chartres ne montre qu’un intérêt frileux pour son mandat qui, rappelons le était à cette époque ad vitam. La cérémonie d’installation est prévue pour fin novembre de la même année ; mais le duc ne signe le procès-verbal d’acceptation que le 5 avril 1772. Son élection n’est confirmée par l’ensemble des députés des loges de Paris et de province que le 8 mars 1773. Le duc est installé le 22 octobre.

Pour être impartial il faut bien dire que ces retards ne sont pas dus qu’au « tempérament velléitaire et versatile » de Son Altesse car, comme les autres princes du sang qui s’étaient opposés à la ’’réforme Maupéou’’, il lui était interdit de se présenter à la cour et la défense n’est levée que fin décembre 1772.

Les statuts font du poste de Grand Maître une charge plus honorifique qu’active. Tout est fait en son nom, il préside les assemblées et nomme les Officiers d’honneur. Le pouvoir effectif est détenu par l’Administrateur, le duc de Luxembourg. Il a pour les affaires maçonniques un secrétaire particulier dont le plus fort du travail est d’obtenir et de transmettre le mot de semestre réservé aux seuls maçons réguliers. Nous ne trouvons à ce poste que des militaires issus des hussards. Il a aussi ses loges particulières, une au Palais-Royal, fief des Orléans. Elle fonctionne en 1772. Sa loge officielle est Saint-Jean de Chartres à l’orient de Monceau qui prend rang du 20 décembre 1773.

Création des loges d’adoption.

C’est sous son mandat que le 10 juin 1774, sur la proposition du Grand Orateur, le frère Bacon de la Chevalerie, le Grand Orient décide de « prendre en considération »  les femmes » qui n’étaient pas admises dans la maçonnerie régulière. Le professeur d’histoire Henri Félix Marcy explique qu’elles sont agrégées d’une « manière oblique » qui permet de ne pas transgresser un des principes fondamentaux d’Anderson. Il ajoute » Les loges d’adoption du XVIII° siècle ne sont guère que des groupes para maçonniques constitués par des frères réguliers pour satisfaire la curiosité des femmes, faire taire les calomnies et donner aux fêtes maçonniques en même temps qu’une tenue de bon ton imposée par la présence des dames, un attrait que ne pouvait avoir une réunion purement masculine. » Il leur est alors imposé des règles et un rituel qui n’a rien à voir avec le métier de constructeur. Les trois grades sont - Apprentie, Compagnonne, Maîtresse – et les allégories bibliques concernent la pomme d’Eve, Noé et son Arche, la Tour de Babel etc…Elles sont surtout fréquentées

par les dames de la haute noblesse qui y « maçonnent ». La maçonnerie d’adoption disparaît avec la Révolution pour renaître timidement avec l’impératrice Joséphine. Le duc de Chartes, toujours entouré d’un essaim de jolies femmes n’est pas insensible à cette réforme. Sa propre femme, Louise-Marie- Adélaïde de Bourbon-Penthièvre est affiliée. Sa soeur la duchesse de Bourbon est proclamée Grande Maîtresse des Loges d’Adoption en 1777 et en 1781 c’est le tour de la princesse de Lamballe, sa belle-soeur qui connaîtra un destin si funeste.

Visite en province.

En avril 1776 il visite les « provinces méridionales » accompagné par son épouse et Mme de Genlis. Nous avons le détail de ce périple dans l’Etat du G :. O :. de France de 1777 sous le titre ’Voyage du S.G.M. dans les provinces méridionales de la France’’. A Bordeaux le vicomte de Noé, maire de la ville et franc-maçon comme pratiquement tout ce qui compte dans la cité reçoit le prince. Il est soutenu par les deux loges du G. O. de Bordeaux, l’Amitié dont il est membre et la Française. Ces deux loges ne s’entendent que modérément et surtout ignorent l’Anglaise. Dans une correspondance le vénérable de la Française répond à Paris :» Quant à ce que vous nous écrivez au sujet d’une loge sous le titre distinctif de l’Anglaise, tout ce que nous pouvons vous répondre jusqu’à présent c’est que le Grand Orient ne connaît et ne fraternise qu’avec les deux loges qui lui sont réunies par la voie des constitutions ou d’agrégation. Il a établi une commission pour traiter cet objet avec les Grands Orients étrangers. ». La visite se déroule dans l’allégresse, les fêtes se succèdent. Pendant le banquet un bénédictin mondain, dom Galleas membre de la Française, lit une ode de sa composition. Il ne termine pas devant l’hilarité des convives et, vexé, se retire. Le 13 mai le duc de Chartres pose la première pierre du nouveau Théâtre que construit Victor Louis, membre de la Française. Le prince poursuit son inspection. L’Obédience le remercie de ce voyage véritable promotion de l’Art Royal dans le Sud de la France.

Le temps du divorce.

Il s’éloigne peu à peu de la maçonnerie bien qu’en participant de temps à autres à ses cérémonies. A partir de 1787 la politique accélère ce mouvement mais les frères lui gardent leur attachement tout en réagissant à ses prises de position selon leur propre idéal et leur propre conscience.

Ne pouvant pas ignorer l’article du 23 février, le Grand Orient réagit le 13 mai 1793 en assemblée extraordinaire qui décide d’accepter la démission du Grand Maître et de surseoir à son remplacement « jusqu’à ce qu’on ait examiné s’il convient aux circonstances de conserver cette dignité et son inamovibilité ».

Le rôle essentiel de Roettiers de Montaleau.

Le temps n’est plus à la spéculation sur la fraternité, la liberté, l’égalité. On entre dans celui de l’horreur absolue où le fils dénonce le père, où le frère accuse le frère. Les loges disparaissent ou bien entrent en sommeil. Certaines survivent grâce à des frères d’exception comme Alexandre-Louis Roettiers de Montaleau qui préserve et conserve les archives du Grand Orient. Il n’accepte pas le titre de Grand Maître qui lui est proposé en pleine terreur et prend celui de Grand Vénérable de la Francmaçonnerie française. En 1799 il est élu Président de la Chambre d’administration. En 1804 le nouveau Grand Maître Joseph Bonaparte le nomme son Premier Représentant particulier. Il le reste jusqu’à sa mort, le 30 janvier 1808. Ses obsèques religieuses ont lieu à Saint-Sulpice et les loges multiplient les cérémonies funèbres en son honneur. Ligou conclut : » La dette contractée à son égard par les Maçons d’après 1793 ne peut être comparée qu’à celle des Maçons de 1773 envers Montmorency-Luxembourg. »

Double marque historique.

L’essentiel de ce qui demeure au XXI° siècle du bi lan de l’histoire de la Franc-maçonnerie pour ses premières décennies d’existence en France, avant la Révolution peut se résumer en deux conclusions.

- Les Francs-maçons sont légitimistes et respectueux de la religion en place.

« Que la Franc-maçonnerie à la veille de la Révolution ait été résolument apolitique et pleinement respectueuse de la religion établie ressort avec une parfaite évidence des documents ayant pour auteurs les dignitaires, soit du Grand Orient, soit de la Grande Loge dite de Clermont, soit encore de la Mère Loge Ecossaise du Contrat Social. »

- Les Francs-maçons s’emparent du droit d’association.

« L’un des traits marquants de l’histoire de l’ordre, sous l’Ancien Régime, est d’avoir fait triompher de facto le droit de s’associer librement sans la permission du roi ni celle de l’Eglise. »

Pierre Menvielle Tichadel.

Bordeaux, 2010.

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commentaires

yonnel ghernaouti 04/10/2010 07:19


TCF,
Merci pour ce Morceau d'Architecture
Fraternellement
yonnel ghernaouti


MONTALEAU 13/10/2010 14:59



Merci de lire notre Blog.


Tout le mérite revient à notre Frère Pierre qui connait bien le sujet.


Fraternellement


RdeM



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