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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 19:07

L’ésotérisme des bâtisseurs de cathédrales.

Jean van Win, SPRC

La phrase composée de la sorte comporte trois concepts distincts : d’abord, celui de l’ésotérisme, ensuite, celui des bâtisseurs ou constructeurs, enfin celui de la cathédrale, c’est à dire du plus grandiose des monuments de la catholicité romaine.

Ces trois éléments juxtaposés reflètent une croyance partagée par certains maçons : les bâtisseurs de cathédrales pratiquaient entre eux, et gravaient dans la pierre des églises, collégiales et cathédrales, le message et les signes d’un ésotérisme qui, pour certains auteurs de la fin du XIXe siècle, devient pure hérésie, voire anticléricalisme si ce n’est athéisme.

Voyons rapidement chacun de ces concepts séparément, avant de comprendre, car il est bien davantage question de comprendre que d’adhérer.

L’ésotérisme.

L’ésotérisme est une façon de penser qui concerne la vie intérieure et qui se manifeste dans la discrétion voire dans le secret. De même que le symbole, dont seul un petit nombre peut saisir le sens, écrit Marie-Madeleine Davy dans son indispensable « Initiation à la Symbolique romane », parue chez Flammarion.

L’ésotérisme est un mode de pensée universel, à la fois dans le temps et dans l’espace. Il y a ésotérisme lorsqu’il y a connaissance réservée à des élus et dévoilée dans le secret. Cette pensée remonte aux temps les plus anciens. On la retrouve abondamment en Grèce. Ensuite à Rome, chez les Celtes et les Etrusques et les Germains, au sein même du christianisme avec diverses traditions secrètes dont le gnosticisme ; au moyen âge avec les Templiers, les Cathares, la légende du Graal, les grands poètes dont le plus grand est sans doute Dante, avec l’alchimie, la divination, la magie, l’astrologie ; à la Renaissance avec Paracelse et une floraison de penseurs et d’écrivains ésotéristes ; au XVIIe siècle avec la Rose-Croix, et au XVIIIe siècle avec les sciences occultes, la théosophie naissante ; au XIXe siècle avec les sciences occultes envahissantes, le théosophisme affirmé et l’école de Papus, au XXe siècle avec un récapitulatif de tout ce qui précède, affublé du bien commode préfixe : néo.

Une constatation d’ensemble : l’ésotérisme semble l’apanage d’intellectuels et de penseurs à tout le moins lettrés, c’est à dire capables de lire et d’écrire, et surtout libres de penser en marge des cadres imposés.

La question posée revient donc à savoir si, dans tout ce fatras omnidirectionnel, les bâtisseurs de nos cathédrales ont pu constituer un vecteur de l’un ou l’autre de ces systèmes secrets variés.

L’existence d’un ésotérisme chrétien est à la fois affirmée par certains, dont évidemment Guénon qui y voit « le côté intérieur de la tradition chrétienne », mais il est rigoureusement récusé par d’autres, et principalement par l’Eglise catholique romaine, qui nie absolument l’existence de la moindre dimension ésotérique dans la doctrine chrétienne.

En effet, comment concilier des affirmations contradictoires telles « ne donnez pas de perles aux pourceaux », Matthieu VII, 6, avec « ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour », Matthieu X, 27.

De même aussi, comment concilier l’affirmation « on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau mais bien sur un lampadaire pour éclairer au grand jour », avec son contraire absolu « étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie, et il en est peu qui le trouvent », Matthieu VII, 6.

A l’examen des textes chrétiens, tant canoniques qu’apocryphes, on peut donc recourir à nombre de références qui étayent tout et son contraire. Par exemple, d’une part, la croyance en un ésotérisme chrétien provenant de la pensée même de Jésus marquée d’un supposé sens occulte contenu dans ses paraboles, et, d’autre part, l’absence totale et même le refus de ce mode de pensée dans la doctrine qu’il a prêchée.

Les bâtisseurs, ou maçons opératifs.

Ainsi donc, s’il existe un ésotérisme chrétien, ou des traces de toute autre pensée ésotérique ayant une origine différente au sein du christianisme, les ouvriers qui ont bâti les merveilleuses cathédrales en ont-ils constitué le vecteur ? Voyons-les donc tels qu’ils étaient, à la fois spirituellement et sociologiquement

Au XIIe siècle, l’art de bâtir est dirigé par le maître d’œuvres, qui est à la fois architecte et ingénieur, voire même entrepreneur. Son statut social est souvent très important. Il possède des maisons, parfois un château. Il signe souvent ses ouvrages. Gagnant jusqu’à vingt fois le salaire d’un ouvrier qualifié, il est proche du pouvoir dont dépend sa fortune, et il en partage bien des privilèges. On l’appelle aussi le Maître Maçon. C’est lui qui dispose d’une formation, empruntée à Pythagore et à Euclide notamment. Nous devrions en retrouver des traces dans notre grade de compagnon maçon….

Quant au maître de l’ouvrage, il est souvent constitué par une collectivité religieuse, monastère, cloître ou chapitre de chanoines. Il regroupe les seuls lettrés du temps, le clergé séculier connaissant à diverses époques un état voisin de la décrépitude. Les moines sont souvent eux-mêmes à la fois maîtres de l'ouvrage et maîtres d'oeuvres. Il y a d’autre part des écoles ou collèges de bâtisseurs, qui connaissent des formes diverses et hiérarchisées d’organisations corporatives, et ce tout au long du moyen âge. Ces ouvriers travaillent pour compte des chanoines et des chapitres constitués en conseils privés pour les évêques. La main d’œuvre abondante et non qualifiée est recrutée dans la classe des déracinés : serfs en fuite, fils de paysans, enfants de familles nombreuses, auxquels s’ajoutent des ouvriers spécialisés, tels les maçons et les tailleurs de pierre. Cette dernière catégorie comportait tant les « dégrossisseurs de moellons » (rough stones masons) que les tailleurs-sculpteurs (free stones masons, en abrégé freemasons ou frimaçons sous le cardinal Fleury), la notion contemporaine et distincte d’artiste étant alors inconnue et inexistante.

Tout ce personnel était illettré. Les comptes de salaires sont truffés d’erreurs d’addition que ne commettrait pas un enfant de 10 ans de nos jours. Les marques de tâcherons, de carrier et les signes de pose sont des graffiti rudimentaires palliant la méconnaissance généralisée de l’alphabet.

Cette main d’œuvre illettrée est profondément catholique romaine, comme la totalité de la société du temps. La culture est aux mains exclusives des clercs. La composition des images religieuses relève de principes imposés par l’Eglise catholique, codifiés avec précision, et dont tout écart est puni. Les sculpteurs racontent l’histoire sainte aux fidèles, eux aussi illettrés, selon une tradition chrétienne dont les moines et les maîtres d’œuvre sont les exclusifs et vigilants dépositaires.

Y eut-il un secret des Maçons ? Divers règlements corporatifs révèlent qu’à la fin du moyen âge, des engagements devaient être pris de ne pas révéler « certains trucs du métier », et rien de plus. Cette obligation du secret n’était du reste pas particulière aux métiers du bâtiment, mais concernait la plupart des métiers syndicalement organisés. Les cordonniers et les serruriers avaient la leur…

Knoop et Jones, avant l’école française, ont étudié à fond l’ensemble des Old Charges anglaises, c’est à dire les Anciens Devoirs. Tous ces manuscrits, sortes de règlements ou constitutions professionnels, préconisent sévèrement ceci : « le premier devoir du Maçon est de fuir l’hérésie, et aussi d’aimer Dieu, la Sainte Trinité, la Vierge Marie, tous les saints et la Sainte Eglise, de ne pas se quereller et d’être discrets ».

Il existe plus d’une centaine de ces manuscrits, qui vont de 1389 à 1722. Les principaux textes sont : le Ms Regius, datant de 1389 ; le Ms Cooke, du début du XVe siècle ; le Ms Plot datant de 1686 ; le Ms Grand Lodge date de 1583 ; le Ms Roberts date de 1722. Ils ne contiennent absolument rien qui soit de nature ésotérique, observent Knoop et Jones. Ils furent rédigés par quelques moines pieux et étaient destinés à être lus lors de quelque grande occasion aux « ouvriers totalement illettrés, profondément crédules et superstitieux », ainsi que les décrit Bernard Jones.

La cathédrale.

Monument grandiose et manifeste éclatant de la dogmatique romaine, la cathédrale est le symbole vivant de la toute puissance de l’Eglise, mais aussi de la spiritualité chrétienne la plus authentique. La cathédrale est symbole. Sa fonction même est d’ordre symbolique, dans une société théocratique et théocentrique, dans laquelle tout possède une signification spirituelle et symbolique qui ramène à Dieu. Elle est aussi enseignement.

Marie-Madeleine Davy écrit que « la foi pénètre l’existence, ou mieux, elle EST l’existence ». Les moines, et personne d’autre, ont aussi conservé, vaille que vaille, des lambeaux de traditions symboliques venues de Mésopotamie, d’Egypte, de Perse, de Chine, d’Inde et de Palestine, toutes régions d’où proviennent les éléments exotiques qui ornent parfois chapiteaux et portiques.

L’alchimie y a sa place, nullement ésotérique au sens moderne du terme. Elle est intégrée dans l’univers symbolique de la cathédrale. Certains prélats s’adonnent du reste à l’Art Royal, alors que d’autres s’y opposent et le rejettent. Mais au XIIe siècle, l’alchimie est une discipline, à la fois naturelle et hermétique, ce qui n’est nullement un péché. L’alchimie sert à rappeler au fidèle, parmi d’autres imageries allégoriques, qu’il est le temple de Dieu ; elle est considérée comme une science « sacramentelle ».

L’Eglise n’est toutefois pas unanime à considérer que le peuple a besoin d’images édifiantes et terrifiantes. Saint Bernard, par exemple, critique avec ironie mais fermeté tout ce fatras de monstres ridicules « que les moines doivent considérer comme du fumier » écrit ce saint homme qui n’en était pas pour autant doucereux.

En conclusion, comment, dans ces conditions, admettre la thèse des romanciers anticléricaux du XIXe siècle, soutenant que nos ouvriers illettrés et dévots aient constitué le véhicule de telle ou telle tradition ésotérique héritée du culte d’Isis ou des Druides celtiques ? Et à supposer un instant que tel ait été le cas, il faudrait admettre que cette transmission secrète se fût exercée par le truchement des seuls maîtres d’œuvres, ce qui implique qu’elle se fût infiltrée à l’insu des chapitres de chanoines, à l’insu des évêques très vigilants et des financiers de ces très coûteux chantiers. Quelle se soit, de plus, exercée à l’insu des ouvriers naïfs et superstitieux chargés de leur exécution relève, une fois encore, du wishful thinking.

Ou bien, infiniment plus absurde encore, avec leur complicité hérétique à tous ? ? Et enfin, question déterminante, à l’intention de qui se serait faite la délivrance de ce « message », le public fréquentant les églises catholiques étant composé de pratiquants sincères mais naïfs, incapables de saisir la portée cachée des allusions dites ésotériques ? Le message de l’Eglise a toujours été exclusivement exotérique.

Mais la réponse à ces objections est bien connue, et elle fleurit même dans certains milieux maçonniques, perméables ô combien aux fables et aux mythes. La Tradition ésotérique se serait donc transmise à l’usage exclusif des seuls « Initiés ».

Soit, mais initiés à quoi ? Au culte d’Isis, sous Saint Louis ? Aux pratiques des Druides, sous Philippe le Bel ? Et existe-t-il un seul et unique document irrécusable qui permette d’étayer scientifiquement ces imaginatives extravagances ? La réponse est clairement non.

Conclusion.

Pourquoi, et qui a propagé cette ridicule image du Maçon anticlérical, qui fait encore recette de nos jours, et même dans une certaine maçonnerie ? Qui est l’inventeur de l’ymagier anticlérical, et dans quel but ?

Pour deux raisons, à mon analyse, qui tiennent à la conception française d’une maçonnerie nationaliste et politique, lorsqu’elle affirme :

La Franc-Maçonnerie est née en France et non en Angleterre ou en Ecosse. Elle fut même exportée de France vers l’Angleterre, à l’origine ! Elle descend en droite ligne des constructeurs de cathédrales, qui pratiquaient un ésotérisme de nature anticléricale, hérétique, en marge de l’Eglise catholique, et en filiation directe des Grands Initiés Egyptiens, des Collegia Fabrorum romains, des Druides celtiques, suivis par les Templiers, les Rose-Croix, les Alchimistes et quelques autres « atlantes ». Bref, remarquons-le, par un ensemble éclectique d’opposants préhistoriques au papisme.

Cette filiation anticléricale et hérétique est revendiquée à la fin du XIXe siècle par les francs-maçons français en rupture avec la tradition maçonnique. L’intrusion de la politique en loge, vers 1860, qui coïncidera bientôt avec l’éjection du GADLU et de la Bible, amène la nouvelle institution laïcisée à se fabriquer une justification et une filiation honorables, à la fois historique et spirituelle : celle du tailleur de pierres, du maçon, de l’ymagier anticlérical, Grand Initié et détenteur de secrets extraordinaires, malgré la toute puissance spirituelle et temporelle de l’Eglise. On sait le sort que réservait la Sainte Inquisition à cette sorte de gens.

Ce bâtisseur de cathédrales purement imaginaire est donc l’ancêtre rêvé du maçon « bouffeur de curés » : ennemi de l’Eglise catholique, mais néanmoins seul détenteur des traditions et des mystères antiques véritables, c’est à dire qui ne relèvent pas du judéo-christianisme. Il est l’archétype de la Tradition Authentique (allons-y pour les guénoniennes majuscules !), qui vient de partout, sauf de Rome et de Jérusalem.

Et cette ahurissante conception a trouvé des échos complices dans certains milieux intellectuels. Et assure des tirages pharamineux voire pharaoniques à des auteurs populaires.

 

Pour certains, il s’agit d’un rêve. Ne leur reprochons pas de choisir cette option, souvent fascinante car bien plus douce et consolante que la dure réalité.

« Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre…

« Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris…

« Car j’ai pour fasciner ces dociles amants

« De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :

« mes yeux, mes larges yeux, aux clartés éternelles…

Pour d’autres, cette option lénifiante est un calcul idéologique. A ce titre, il est licite, équitable et salutaire de le dénoncer, comme toute imposture morale et intellectuelle. Je ne m’en priverai jamais. El sueño de la Razon produce montruos.

*****

Bibliographie .

Fortement recommandables :

** Initiation à la Symbolique romane, M.M. Davy, Champs, Flammarion.

** L’Esotérisme, Pierre A. Riffard, Robert Laffont.

** Images et Symboles, Mircea Eliade, TEL, Gallimard.

Très intéressants :

L’Ordre corporatif dans la Belgique ancienne, André Frantzen, D. De Brouwer,1941

Le Moyen Age, Christian Papeians. Ed. Artis-Historia, Bruxelles.

Chateaux et Cathédrales, Marcel Brion, Edito Service, Genève.

Les Bâtisseurs de cathédrales, Jean Gimpel, Seuil.

Freemason’s Guide and Compendium, Bernard E. Jones, Harrap & Company Ltd, London.

Signs & Symbols in Christian Art, George Ferguson, Hesperides Book, New York-Oxford University.( Prescriptions iconographiques de l’Eglise).

La Bible et les Saints, Gaston Duchet, Guide iconographique, Flammarion.

Textes politiques. Saint Bernard de Clairvaux. 10/18, Union générale d’éditions.

La Franc-Maçonnerie opérative, Louis Lachat, Ed. Figuière, Paris.

Contestable et tendancieux :

Les origines religieuses et corporatives de la Franc-Maçonnerie, Paul Naudon, Dervy

Délirant et imaginaire :

Le Message des constructeurs de cathédrales, Christian Jacq, Rocher.

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