Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 juillet 2009 4 23 /07 /juillet /2009 22:00

Introduction

Corèbe aurait plus tôt compté les flots de la mer* que je ne parviendrais à citer toutes les espèces de mensonges qui se débitent depuis plusieurs années sur la confrérie des francs-maçons : voilà déjà cinq ou six volumes qui paraissent ; leurs auteurs les ont écrits en fourbes ou en ignorants. Le public les achète en aveugle et les lit en dupe. Jusqu'à quand se laissera-t-il dévorer par ces rats affamés qui fondent leur subsistance sur sa crédulité ?

Pour moi qui aspire plus à sa faveur qu'à sa bourse, je ne puis rien faire de mieux pour aider à dissiper les fausses idées sur la maçonnique d'en publier les véritables secrets qu'un événement (dirai-je favorable ; ou malheureux) m'a fait tomber récemment, sous la main.

Si la maçonnerie est un bien pour l'État en général et pour les sujets en particulier, le dessein que j'ai ne peut qu'être utile à ma patrie qui va jouir par mon moyen d'un trésor à elle inconnu jusqu'à ce jour ; si c'est un mal, mon travail en désabuse mes compatriotes et engage les magistrats à l'extirper, ou si c'est, comme je le pense, une chose tout à fait indifférente on pourra la mettre désormais au nombre des amusements tolérés, que toutes sortes de personnes seront en état de goûter, sans que la police les inquiète et sans qu'elles soient obligées de payer un tribut considérable pour leur initiation.

Mais afin que nul ne me soupçonne d'avoir puisé mes lumières dans une mauvaise source, je dois d'abord rendre compte des circonstances de cette découverte ; elles ont, j'ose le dire, quelque chose de singulier et d'intéressant, puisque le secret des maçons me tient lieu d'une succession de 7 à 8000 livres de rente.

J'avais un frère aîné que je nommerai Lisidor, trésorier de France et marié en la ville de ***, homme estimé dans sa province et y vivant honorablement du revenu de sa charge et d'une terre.

Sa femme le laissa veuf sans enfants en 1739 : mon frère en parut inconsolable ; mais un procès qui lui survint l'ayant obligé de faire un voyage à Paris, j'espérai que la dissipation et le temps produiraient leur effet ordinaire. J'ignorais encore que mon frère pouvait trouver dans cette grande ville des motifs de consolation encore plus pressants

Il y arrive, se fait descendre à la maison de Clitandre, financier, un de ses meilleurs amis, chez qui il doit loger, et y trouve en arrivant tout l'appareil d'un grand festin. A peine, dans le tumulte, parvient-il à se faire entendre d'un des laquais du logis, à qui il demande son maître et qui lui répond, en courant, que Monsieur n'y est pas. N'importe, dit mon frère, il reviendra souper, et je me flatte que je ne serai pas de trop dans la compagnie. C'est ce qui vous trompe, réplique un jeune marmiton, d'un air à demi-insolent.

Notre provincial, étonné de tout ce qu'il voit, insiste pour en avoir l'explication, et il apprend enfin avec bien de la peine que Clitandre est au logis, mais qu'il ne peut y recevoir de visite parce qu'on tient loge actuellement. Mon frère, voulant savoir du moins ce que c'est qu'une loge : c'est un mystère, lui dit-on : revenez demain sur le midi et notre maître vous l'apprendra s'il le juge à propos.

Ayant ainsi reçu son audience de congé, il prend le parti d'aller coucher dans un hôtel garni du voisinage, bien résolu de ne pas manquer le lendemain à l'heure qui lui avait été assignée.

C'est ce qu'il exécuta, et à peine Clitandre l'aperçut-il, qu'il courut au devant de lui, en l'embrassant et lui faisant mille excuses de ne l'avoir pas reçu la veille. Voici quelle fut à peu près leur conversation, comme on me l'a rapportée.

- Clitandre. Vous fûtes bien surpris, mon cher Lisidor, en arrivant hier, de trouver ma porte fermée pour vous ; mais afin de vous ôter tout soupçon d'un refroidissement d'amitié de ma part, je vais vous apprendre tout naturellement de quoi il était question. Nous tenions loge dans le temps que vous êtes venu.

- Lisidor. Je le sais, et j'allais vous en parler moi-même, étant extrêmement curieux de savoir ce qu'on entend par une loge.

- Clitandre. Vous fûtes bien surpris, mon cher Lisidor, en arrivant hier, de trouver ma porte fermée pour vous ; mais afin de vous ôter tout soupçon d'un refroidissement d'amitié de ma part, je vais vous apprendre tout naturellement de quoi il était question. Nous tenions loge dans le temps que vous êtes venu.

- Lisidor. Je le sais, et j'allais vous en parler moi-même, étant extrêmement curieux de savoir ce qu'on entend par une loge.

- Clitandre. Une loge ? Oh, diable, c'est une fort belle chose !

- Lisidor. Mais encore ?

- Clitandre. Une loge est une vénérable assemblée d'apprentis, compagnons, et maîtres maçons.

- Lisidor. Je ne vous entends point. Une partie de votre maison tombe-t-elle en ruine ? S'agissait-il de faire le devis et marché de quelque nouvelle construction ?

- Clitandre. Vous n'y êtes pas. Les maçons dont je parle ne bâtissent qu'en théorie.

- Lisidor. Ah, j'entends. Ce sont, voulez-vous dire, des faiseurs de châteaux en Espagne.

- Clit. Vous riez, mon cher, mais si vous saviez ce que c'est.

- Lis. Je ne suis ici que pour l'apprendre. Quelles sortes de gens sont-ce que vos maçons

- Clit. Nos maçons sont des hommes sociables et vertueux qui ont signes figuratifs, par lesquels ils se font reconnaître pour tels.

- Lis. Cela doit être très commode, et votre propos me rappelle ces beaux vers de Racine, dans sa Tragédie de Phèdre :Ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains ?

Ainsi la vertu des hommes que vous dites transpire par un certain geste, par une tournure de visage, n'est-ce pas ? Mais ces signes sont-ils sûrs ?

- Clit. On ne saurait s'y tromper. Ce sont autant de traits distinctifs.

- Lis. Distinctifs ! Vous m'étonnez et je tirerais de votre principe une conséquence effrayante pour tout le reste des humains.

- Clit. Quelle est-elle ?

- Lis. C'est que tous ceux qui ont le malheur d'être privés de ces signes-là ou ne seraient point vertueux, ou du moins ne pourraient justifier qu'ils le fussent, ce qui revient au même pour la réputation. J'avais cru jusqu'à présent tout au contraire, qu'une conduite sage et régulière était la preuve la plus sûre de la droiture de l'âme. Mais vos maçons m'apprennent que je me suis trompé.

- Clit. Vos arguments sont trop subtils pour moi. Je veux vous aboucher avec le maître de notre loge ; ce n'est qu'un simple marchand C... ; mais vous le garantis le plus habile homme qui se puisse trouver dans ce genre. Ah, qu'il a l'air majestueux en loge !

- Lis. Je le crois. Mais, dites-moi, mon cher ami, à quoi vous occupez-vous dans ces sortes d'assemblées ?

- Clit. C'est ce qu'il ne m'est pas permis de vous expliquer.

- Lis. Pourquoi ?

- Clit. Parce que cela m'a été défendu sous des peines très rigoureuses et je pourrais vous ajouter encore une autre raison qui n'est pas moins forte.

- Lis. Dites-moi, je vous prie, cette dernière raison ?

- Clit. C'est que je n'ai assisté encore que vingt-cinq ou trente fois en loge et que les matières qui s'y traitent sont si sublimes, que je n'y ai rien compris jusqu'à présent.

- Lis. Comment, vous ne possédez donc pas ces signes et ces attributs merveilleux qui font reconnaître les personnes de votre ordre ?

- Clit. Oh que pardonnez-moi [sic] ; mais c'est tout ce que je sais, et cela m'est suffisant pour me procurer l'entrée dans les loges.

- Lis. Fort bien. Mais quel plaisir pouvez-vous y goûter, puisque vous m'avouez ne rien comprendre à tout ce qui s'y fait et s'y dit ?

- Clit. Je m'en rapporte aux plus habiles qui m'assurent que cela est fort beau ; d'ailleurs la singularité du spectacle m'amuse et le souper qui termine la cérémonie est encore plus de mon goût.

- Lis. Je conviens avec vous que le plaisir de la table peut entrer pour quelque chose dans les arrangements de la vie, surtout si vos chefs ont attention de bien assortir leurs convives.

- Clit. Bon, c'est de quoi ils s'embarrassent le moins, et je me trouve tous les jours dans nos festins à côté de gens dont les noms ne me sont seulement pas connus, quoique je les appelle mes frères.

- Lis. J'ai peine à comprendre, je vous l'avoue, le mérite d'un aussi extraordinaire assemblage ; car pour qu'un repas soit aimable, il faut que les différents caractères se rapprochent et se refondent, pour ainsi dire, l'un dans l'autre ; et un tel accord ne peut régner qu'entre des personnes qui se connaissent un peu.

- Clit. Croyez-en ce que vous voudrez, mais je m'y plais beaucoup.

- Lis. Je vois ce que c'est. Vous avez soin de réunir sans doute dans ces petites soupers un certain nombre de jolies femmes qui ...

- Clit. Halte-là, mon cher ami. Jamais femme n'a pénétré dans nos loges et, entre nous, je les crois un peu mortifiées de voir que nous ayons trouvé le secret de nous bien réjouir sans elles.

- Lis. Permettez-moi de vous dire que les dames sont en cela moins à plaindre que vous, qui êtes assez fous pour vous priver volontairement de la plus belle moitié de vous-même. Oui, je vous tiens, par cette raison, tous tant que vous êtes, plus d'à moitié morts.

- Clit. N'avons-nous pas le plaisir de les joindre lorsque nous voulons ? Interrogez ma femme, elle vous dira qu'elle ne me trouve jamais plus vivant que quand je reviens de loge ; d'ailleurs j'ai toujours soin de lui rapporter une belle paire de gants blancs.

- Lis. Ce second dédommagement ne vaut pas le premier. Mais encore une question, je vous prie. Quelles sont les matières ordinaires de vos entretiens dans les repas de loges ? La théologie, la politique, l'histoire, la morale ?

- Clit. Fi donc. Il ne nous est seulement pas permis d'y médire de notre prochain, et je fus mis dernièrement, moi qui vous parle, à une amende tres rigoureuse pour y avoir laissé échapper un petit équivoque de mon cru qui m'avait attiré la veille beaucoup d'applaudissements dans un cercle de Jolies femmes.

- Lis. Vous fûtes bien piqué sans doute de la pénitence qu'on vous imposa ?

- Clit. Tout au contraire, je la subis de bonne grâce et j'en remerciai humblement le maître qui me l'avait ordonnée.

- Lis. Tout ce que vous venez de me dire a pour moi un air de nouveauté.

- Clit. Je le crois. Mais il ne tiendra qu'à vous de vous convaincre par vous-même de la vérité.

- Lis. Que faut-il faire pour cela ?

- Clit. Vous faire recevoir maçon.

- Lis. Je ne demande pas mieux, pourvu que vous me fournissiez quelque prétexte du moins plausible pour me justifier vis-à-vis des personnes qui pourraient blâmer ma démarche.

- Clit. Comment! croyez-vous qu'il y ait un mal à se faire recevoir maçon ?

- Lis. Non, mais je veux avoir un but dans tout ce que je fais.

- Clit. La maçonnerie en a un, aussi utile que louable. C'est de réunir tous les esprits et les cœurs, et d'établir entre tous les hommes en général un accord et une confiance qui les rendent plus propres aux différentes opérations de la société. Rien de plus avantageux, surtout pour les voyageurs qui sont sûrs de trouver dans quelque pays qu'ils aillent, des frères maçons toujours disposés à leur rendre les bons offices et à leur donner tous les secours dont ils auront besoin. Je pourrais ajouter encore à notre éloge, la pureté de la morale et le goût des beaux-arts qui sont deux de nos passions dominantes ; mais je vous renvoie sur cela au maître ou à l'orateur de notre loge, qui vous l'expliqueront beaucoup mieux.

- Lis. C'en est assez, et comme je vous crois incapable de me proposer rien de déshonnête, je consens d'être des vôtres sitôt que vous m'en jugez digne; Je m'en sens même déjà une vive impatience.

- Clit. C'est la disposition que je vous désirais. Vous n'attendrez pas longtemps, car nous nous assemblons encore ce soir.

Cet entretien ne précéda que de quelques heures la réception de mon frère, dont la vocation parut si marquée que la loge voulut bien lui conférer tout de suite les trois Grades d'apprenti, compagnon et maître. J'ai ouï direà un des frères qui s'y étaient trouvés, qu'après la cérémonie quelqu'un lui ayant demandé s'il était content, Ah, Monsieur, si je suis content, répondit-il avec enthousiasme, j'ai vu les cieux ouverts, et je crois qu'un pareil bonheur ne serait pas trop payé de toute ma fortune et de tout ce que j'ai de plus cher au monde. C'était bien en effet sa pensée, l'événement ne l'a que trop justifié.

Avec de semblables dispositions, la douleur du veuvage ne tint pas longtemps contre un sentiment plus vif qui remplissait alors toute son âme. La maçonnerie, qui n'est pour beaucoup d'autres qu'un simple amusement, devint pour lui une étude des plus sérieuses ; y penser le jour, y rêver la nuit, en faire l'objet de tous ses entretiens et n'avoir plus d'autre société que celle des frères, ce fut là le genre de vie que mon frère embrassa.

Pour se livrer à son inclination plus commodément et sans obstacle, il loua une maison isolée dans un des faubourgs de Paris. Là se rassemblaient tous les jours, aux heures des repas, les plus doctes d'entre les maçons qui, au lieu de lui enseigner la manière de bâtir solidement, lui apprirent bien plutôt l'art pernicieux de ruiner en peu de temps l'édifice de sa bourse et de sa santé.

Les assujetissements d'une charge ne convenant point à un maçon libre, mon frère commença par se défaire de la sienne ; et j'eus ordre, peu de temps après, de lui chercher un acquéreur pour sa terre, sous prétexte disait-il, qu'étant dans la résolution de se fixer à Paris, il trouverait à s'y accommoder de quelqu'autre fonds plus à sa bienséance.

Le marché de la terre fut bientôt conclu, et à peine mon frère en eut-il touché le prix, que je fus informé par une de ses lettres qu'il était parti pour l Angleterre.

Personne n'ignore que la confrérie des francs-maçons a pris naissance dans ce royaume, où elle se maintient avec éclat depuis plusieurs siècles, ayant l'honneur de compter parmi ses membres des rois, des princes, des seigneurs et des ecclésiastiques du premier ordre.

Quelle consolation pour un maçon zélé tel que mon frère, de pouvoir se désaltérer dans la source même des eaux salutaires de la maçonnerie. Que de merveilleuses connaissances n'y acquit-il point pendant un séjour de deux années qu'il fit à Londres, où il assista régulièrement à toutes les loges, et même aux processions publiques que les confrères y font dans de certains temps de l'année.

Au sortir d'Angleterre, il lui prit envie d'aller en Prusse, uniquement pour y voir ce maçon couronné qui, comme un autre Salomon, vient de donner au public la continuation du Livre de la Sagesse dans un ouvrage, intitulé l'A... publié par M. De V... Mon frère lui fut présenté, en qualité de maçon français ; et ce titre était suffisant pour être bien venu d'un prince qui se propose, dit-on, de fonder dans ses États une nouvelle Jérusalem en faveur des frères opprimés.

Les dépenses prodigieuses que mon frère s'était vu obligé de faire pour paraître avec éclat chez l'étranger, avaient entièrement dérangé ses affaires. Il s'aperçut, mais trop tard, que ses fonds étaient dissipés au point qu il n'aurait pu regagner sa patrie sans le secours d'un généreux Prussien qui lui prêta 100 louis sur sa parole de frère. Cet engagement passe pour inviolable parmi ceux de la confrérie. Aussi la première attention de mon frère, à son retour, fut de courir au moyen de restituer cette somme. Il la trouva aisément dans la bourse d'un ami maçon. Il emprunta d'un autre côté pour subsister, et il me fit l'honneur à moi-même, quoique je ne fusse à son égard qu'un profane, de me comprendre dans la liste de ses créanciers pour quatre cents pistoles que je lui avançai sans billet.

Soit que la fatigue des voyages eût altéré sa santé, soit qu'il succombât sous le poids de son repentir, mon frère tomba au commencement de l'hiver dernier dans une maladie de langueur ; et m'en ayant donné avis, ma tendresse pour lui me fit voler à son secours. Je fus surpris du mauvais état où je le trouvai, mais plus encore du propos qu'il me tint à mon arrivée.

Vous êtes mon plus proche parent, me dit-il d'un œil sec, mais je vous conseille de renoncer à ma succession, si vous ne voulez vous résoudre à hériter de toutes mes misères : Quoique j'aie consumé dans moins de quatre années, I'héritage de nos ancêtres, je ne cesserai de bénir tout le reste ma vie la cause de ma pauvreté, puisque je ne pouvais me ruiner avec de plus honnêtes gens que mes frères, les Franc-maçons. A votre égard, je n'ai point oublié que je vous dois quatre cents pistoles ; et tout misérable que vous parais, je suis en état encore de m'acquitter envers vous, avec usure, pour peu que vous vouliez me seconder.

Comme j'assurai alors mon frère que je n'aurai en tout d'autre volonté que la sienne. J'ai grand nombre de vrais amis, reprit-il en me serrant dans ses bras, j'en ferai prier demain huit de me venir visiter, nous aviserons tous ensemble aux moyens de me libérer. Mais il est bon que vous soyez prévenu sur la manière dont on s'y prendra.

Alors il m'expliqua gravement son projet, qui était de me présenter à ces Messieurs pour être reçu Franc-maçon, et il ajouta ensuite : Comprenez-vous bien, mon frère, tout le profit qui vous en reviendra ? Puisque vous allez acquérir, moyennement quatre cents pistoles, seulement, un grade éminent, qui m'en coûte à moi plus de 12.000.

Quelqu'affligeante que fût pour moi cette scène, à tous égards j'eus peine à retenir un éclat de rire, en apprenant cette façon de payer ses dettes. Me contraignant néanmoins le plus qu'il m'était possible, je poussai la complaisance jusqu'à remercier le malade de sa générosité.

Il ordonna sur-le-champ, avec un zèle de missionnaire, que ses huit amis fussent invités pour le lendemain au soir, mais il n'eut pas la satisfaction de me voir régénérer, car son mal ayant fait en peu de temps un progrès considérable, j'eus la douleur de le perdre, précisément à l'heure qu'il avait fixée pour tenir loge ; ainsi mourut un homme qui avait passé longtemps pour sage, et à qui la maçonnerie avait tourné la tête, tant il est vrai qu'il est aisé d'abuser des meilleures choses. Pour moi, que son exemple effraya, loin de me presser de solliciter auprès de ses amis le paiement singulier qu'il m'avait offert de ma dette, je me résignai sans peine à demeurer au nombre des profanes.

L'inventaire fut bientôt fait, et le prix des meubles de mon frère ayant servi à payer ses dettes indispensables, il me resta pour mon partage grand coffre qui devait contenir des effets précieux, à en juger par l'attention qu'avait eu le défunt de le placer dans la ruelle de son lit. Mais je me sus bon gré de la précaution que je pris de m'enfermer pour en faire l'ouverture, et je ne crois pas que mes lecteurs me soupsçonnent d'ostentation en leur rendant un compte fidèle de ce que j'y trouvai. Tous les effets consistaient en

Quatre vieilles toiles pliées, de la longueur d'environ six pieds, sur lesquelles étaient représentés différents desseins ou sujets d'architecture.

Une terrine de forme triangulaire, sur son pied ou fourneau de cuivre aussi en triangle.

Deux marteaux.

Un compas.

Une équerre.

Une règle.

Deux truelles.

Une auge.

Une pierre de liais d'un pied de long en carré.

Cinq rubans de couleur bleue.

Vingt-deux tabliers de peau, dont cinq doublés de taffetas bleu.

Un camail de taffetas blanc.

Et quarante-six paires de gants tant vieux que neufs.

Voilà l'état au juste de la succession de ce zélé confrère de la maçonnerie. Comme je m'occupais à resserrer toutes ces guenilles, non sans faire bien des réflexions sur la folie humaine, ayant vu tomber d'une des toiles un cahier écrit de la main de mon frère, je reconnus avec quelque espèce de plaisir que ce papier devait contenir les secrets des francs-maçons. Oh, l'heureuse découverte me disais-je ! Cet écrivain va m'éclaircir sans doute de l'usage des différentes choses que je viens de voir. Souvent les enveloppes les plus simples couvrent de grands mystères. Enfin, ajoutai-je, je saurai dans peu à quoi m'en tenir, et si les francs maçons sont effectivement des visionnaires ou des gens sensés. Lisons.

Je le fis avec toute l'attention dont j'étais capable, et ne me contentai pas même d'une première lecture. Mais une réflexion vint me troubler dans mon examen. Qui m'assurera, disais-je encore, que tout ce récit n'est pas fabuleux ? C'est peut-être un piège que les maçons sont convenus de tendre à la curiosité des profanes, car on assure qu'il leur est défendu de rien écrire de leurs secrets. Je vais me convaincre dans le moment même de ce qui en est.

Je profitai pour cela de l'occasion que j'avais de voir M***, fameux banquier et maçon très considéré, pour une lettre de change tirée sur lui à dix jours de vue ; comme il y en avait encore quatre à courir, je n'eus pas lieu de me plaindre du refus qu'il me fit d'abord de l'acquitter avant le temps, mais ne cherchant qu'un prétexte pour lier conversation avec lui, je lui témoignai qu'en avançant mon païement de quatre jours, il rendrait un service signalé à un frère extrêmement pressé d'argent. A ce seul nom de frère, il se répandit sur son front une sérénité qui n'y était point auparavant, nous en vînmes à l'abordage, et comme, grâce aux enseignents que j'avais puisés dans mon écrit, je n'eus aucune peine à me faire connaître pour ce que je n'étais pas, il m'embrasse, me paye ma lettre de change, et y joint la galanterie de m'inviter à une loge qu'il devait tenir le surlendemain.

Ce fut là que j'eus lieu de me convaincre tout-à-fait de la vérité du manuscrit ; j'ai rendu compte dans le commencement du juste motif qui m'engage à publier les secrets des francs-maçons. Ainsi j'entre tout de suite en matière, et j'avertis seulement mes lecteurs qu'en rapportant exactement le dogme et les faits, j'ai pris presque toujours la liberté de substituer mes réflexions à celles de mon original.

* Corèbe, suivant le vulgaire, avait la folie de vouloir compter les flots de la mer.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de MONTALEAU
  • : Instruction du rite Français
  • Contact

Recherche

Liens